Midterms · Les fractures grandissantes de l’électorat conservateur américain

Aymeric de Lamotte, directeur adjoint de l’Institut Thomas More

28 octobre 2026 • JDD • Opinion •


Longtemps soudé par le rejet du progressisme démocrate, le camp conservateur américain se fissure. Des divisions qui risquent de fragiliser le socle électoral de Donald Trump. Analyse.


À la veille des élections de mi-mandat, les deux grands blocs traditionnels de la vie politique américaine, le parti démocrate et le parti républicain, se font face. L’immuabilité de ce système bipartisan surprend un Européen, qui vit désormais dans un monde politique beaucoup moins lisible et beaucoup plus fragmenté.

Depuis dix ans, le sous-groupe le plus militant, la mouvance MAGA (Make America Great Again), semble être ce monolithe inébranlable qui brave la marée démocrate aux côtés de Donald Trump sans jamais s’éroder. Il est rejoint naturellement et fidèlement par le reste du parti républicain lors du vote. La prétendue tentative de coup d’État du président actuel du 6 janvier 2021, qui constituait l’argument majeur de sa dérive autoritaire dans la bouche de ses détracteurs, n’était même pas parvenue à fragiliser son socle électoral, tant la méfiance est grande à l’égard du monde médiatique institué. En l’occurrence, cette défiance était à-propos depuis que l’on a appris que la BBC a réalisé un montage fallacieux qui a permis de faire croire que Trump incitait ses partisans à un acte violent. À l’instar de l’assaillant à la coiffe aux cornes de bison dont l’image a fait le tour du monde, la séquence est finalement restée dans les esprits comme étant davantage loufoque que menaçante pour la démocratie.

Pendant longtemps, le programme politique de l’adversaire « liberal » – le progressisme dévoyé, l’Amérique fragmentée par l’idéologie communautariste et racialiste, l’excès de bureaucratie et d’impôt, etc. – agissait comme un épouvantail suffisamment efficace et, à lui seul, parvenait à unir les « conservatives », même derrière un candidat insatisfaisant. Tandis que le second mandat de Trump patine et que les reproches en matière de politique nationale et internationale s’accumulent, venant même de son propre camp, cette union se fragilise.

Le piège de la guerre en Iran

D’une part, Trump avait promis de publier, rapidement après son élection, l’entièreté des fichiers classifiés relatifs aux activités pédocriminelles de Jeffrey Epstein. Or, à la mi-mandat, seule la moitié du dossier a été publiée. Le 19 novembre 2025, Trump a pourtant signé l’Epstein Files Transparency Act qui impose au ministère américain de la Justice et au procureur général de rendre publics, dans un format consultable et téléchargeable, l’ensemble des documents. Cette lenteur, à la justification confuse, interroge l’ensemble de son électorat et particulièrement le plus fidèle.

D’autre part, lors des scrutins de 2016 et de 2024, Donald Trump a été élu sur l’engagement d’appliquer un programme de politique étrangère de tendance isolationniste, dans le prolongement de la doctrine Monroe. À la fin de son premier mandat, il se gargarisait d’ailleurs d’être le seul président à ne pas avoir déclenché de guerre ou d’opération militaire depuis près de quarante ans. Or, la guerre en Iran, qu’il avait promue comme étant une guerre-éclair visant à destituer le régime des mollahs, s’embourbe depuis plus de huit mois et aucune issue prochaine ne semble se dégager. Plusieurs influenceurs populaires au sein de la mouvance MAGA, comme Tucker Carlson ou Megyn Kelly, ont publiquement rompu avec Trump à la suite du lancement de l’intervention. Tout ceci prend place dans un contexte où le lobby israélien, AIPAC, est considéré comme l’un des groupes de pression les plus influents aux États-Unis. En outre, l’augmentation du coût de l’énergie – et donc du coût de la vie concrète des Américains –, qui serait notamment liée à la guerre en Iran selon le Bureau des statistiques de l’emploi américain, est problématique pour un parti politique qui fait du pouvoir d’achat le cœur de son programme économique de tendance libérale.

L’électorat républicain dispersé

Certains observateurs avisés nous informent que la politique étrangère de Donald Trump s’inscrirait dans les pas de la tradition jacksonienne, selon la classification du célèbre professeur de politique étrangère à Yale, Walter Russell Mead. Cette tradition ne serait ni isolationniste, ni interventionniste au sens idéaliste. Elle se définit avant tout par une approche pragmatique et nationaliste. Le blogueur américain Curtis Yarvin, qui a influencé la ligne politique trumpienne, explique qu’il ne s’agit pas d’une « croisade mondiale néoconservatrice », mais « d’une frénésie néo-jacksonienne, à la fois gangster et froide, de diplomatie de la canonnière ». Quoi qu’il en soit, cette nouvelle intervention semble perpétuer l’impression que les Américains sèment le désordre dans des pays dont ils ignorent les coutumes et les réalités locales, notamment au Proche et au Moyen-Orient.

Par ailleurs, les remarques mégalomanes de Donald Trump à la frontière de l’humour et du sérieux – sa dernière frasque a été de vouloir renommer un océan à son nom – n’ont jamais été aussi fréquentes que durant ce second mandat. Considérant la dimension excessive du caractère du peuple américain, cette attitude n’exerce qu’une influence marginale sur le vote, mais elle abîme singulièrement son image auprès des Européens. Sa forme est parfois tellement ubuesque que certains renoncent à la dépasser pour analyser le fond.

Évoquons pour terminer certaines personnalités à la ligne politique ambiguë, dont l’influence sur le président et le vice-président n’est pas contestée, notamment les milliardaires Elon Musk ou Peter Thiel. En ce qui concerne ces deux derniers, il est difficile de les cerner et nombre de leurs manières de vivre ou convictions, supposées ou avérées, peuvent effrayer une grande majorité de l’électorat républicain. On prête à Thiel par exemple une croyance immodérée dans la technologie – qui serait le katechon, la force biblique mystérieuse qui ferait obstacle au chaos de l’Antéchrist –, un souhait d’hybrider l’humain avec la machine ou encore des velléités post-démocratiques et oligarchiques. Dans un entretien récent accordé à la nouvelle revue Civilisation, le fondateur de PayPal déploie cependant une pensée étonnamment érudite et équilibrée et tient à rassurer en précisant qu’il est plutôt un « libéral classique désireux de voir l’État fonctionner avec un peu plus d’efficacité ». Ce mécontentement plus ou moins prononcé se traduira-t-il dans les urnes mardi prochain ? Un éventuel successeur rassurera-t-il suffisamment pour rassembler à nouveau l’électorat républicain d’ici à 2028 ?