Comment la France doit penser le retour de sa souveraineté

Jean-Thomas Lesueur, délégué général de l’Institut Thomas More

       

21 juin 2020 •


La crise du Covid révèle à la fois les failles de notre administration et la capacité des citoyens à prendre leur destin en main. Pour Jean-Thomas Lesueur, le moment de remplacer l’« Etat centralisateur » par l’« Etat subsidiaire ».


L’un des bienfaits de la crise sanitaire que nous venons de vivre, car il faut bien qu’il y en ait, est le retour du débat sur la souveraineté. Cette « grande peur » planétaire aura en effet rendu patents à la fois le grand dénuement des États occidentaux et le fait que les interdépendances de la mondialisation sont en réalité des dépendances à sens unique. Le seul État encore souverain, disposant de puissants moyens d’action et bénéficiaire net de la mondialisation est l’État totalitaire chinois.

L’administration pèse sur le pays

En France, le manque révoltant de simples masques en papier, de blouses, de charlottes, de sur-chaussures pour les personnels de santé (sans parler des tests ou des respirateurs) décillera, espérons-le, les yeux d’un grand nombre de Français. Car le roi est nu. Notre État omnipotent, tentaculaire et dévorateur, qui se regarde comme seul défenseur légitime d’un « intérêt général » de moins en moins évident aux yeux de la communauté des citoyens, est en réalité un État faible, pauvre, lent, tatillon, pusillanime et aboulique. Les graisses ont dévoré les muscles, la gestion des moyens a dévoré la poursuite de l’objectif, le mangement la politique. Jamais l’administration et la haute fonction publique n’ont autant dominé l’État et pesé sur le pays qu’en ce quinquennat prétendument novateur. Plus que jamais, « la France est un pays conquis par son administration », comme l’écrivait Victor de Broglie en 1861…

Le « retour à la souveraineté » se présente donc en des termes délicats pour la France. Réarmer l’État, le rendre capable de poser des actes souverains, mobiliser des moyens publics pour la recherche (médicale ou autre) au service de notre peuple, engager des politiques publiques favorisant la relocalisation industrielle, oui. Mais comment faire quand l’État est tel que nous venons de le décrire succinctement ?

Pour y répondre, il faut interroger la conception française de la souveraineté. On sait à quel point celle-ci est marquée par Jean Bodin (1529-1596) et sa théorie de la puissance souveraine de l’État en tant que fondement de la Res publica. Cardin Le Bret (1558-1655), juriste au service de Richelieu et penseur de l’absolutisme royal, l’avait résumé ainsi : « la souveraineté du roi par nature n’est pas plus divisible qu’un point en géométrie ». Si depuis la souveraineté a changé de mains, le point fixe n’a pas varié.

Si cette obsession unitaire a puissamment contribué à établir la France que nous connaissons, elle est aussi vite devenue sa fatalité. Avec l’absolutisme puis la Révolution, le rapport qu’entretient le pouvoir avec le peuple change : il s’en méfie ou en a peur et se fixe pour ambition de pallier les insuffisances de la société, au lieu de se mettre à son service. Cela conduit à ce que nous vivons : un Etat qui administre plutôt qu’il ne gouverne.

D’autres acteurs sont légitimes

Penser le « retour à la souveraineté » aujourd’hui, c’est accepter de desserrer le carcan de l’État, c’est accepter que d’autres acteurs sociopolitiques (collectivités locales, associations, familles, etc.) soient aussi légitimes que lui pour servir le bien commun, c’est transformer l’« État centralisateur » en « État subsidiaire », c’est rappeler que la nation prime l’État. C’est se souvenir enfin, avec Johannes Althusius (1563-1638), penseur allemand de la subsidiarité qui s’oppose frontalement à Jean Bodin, que chacun d’entre nous porte un peu de la souveraineté française et que c’est par un mouvement ascendant, à travers les représentants de la nation (les parlementaires) mais aussi les corps intermédiaires auxquels nous appartenons, que nous la déléguons. Un vieil adage allemand venu du fond des âges le dit sagement : « L’homme est plus vieux que l’État ».