Paris-Berlin-Londres · L’improbable triumvirat

Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur associé à l’Institut Thomas More

26 avril 2011 • Analyse •


L’actuelle opération militaire en Libye met en évidence l’importance des liens diplomatiques et militaires entre Paris et Londres, liens qui mettent en question le traditionnel « couple franco-allemand ». Plus encore, il nous mène à s’interroger sur la nature et la substance de l’Union européenne (UE) qui ne s’est pas transformée en une « Europe-puissance ». L’UE est un vaste et lâche Commonwealth paneuropéen fondé sur des équilibres dynamiques et changeants entre ses Etats membres. Les Européens, plus généralement les Occidentaux, se doivent de respecter des règles de juste conduite, afin de préserver leur cohésion géopolitique.

Ce texte est la version française d’un article écrit en anglais pour l’Istituto per gli Studi di Politica Internazionale (Milan, Italie).


Depuis le début des années 1990, la diplomatie française porte le projet d’une défense européenne, vecteur supposé d’une « Europe-Puissance » dirigée par un « couple franco-allemand » sans cesse évoqué. Le projet n’a pu aboutir faute de réel intérêt de la part de l’Allemagne comme de la grande majorité des partenaires européens de la France. Pour ces derniers, la défense de l’Europe est d’abord et avant tout la mission de l’OTAN. Par ailleurs, la focalisation sur le « couple franco-allemand » a quelque peu dissimulé le resserrement des liens entre Paris et Londres, un processus essentiel dans le lancement de la PESD (voir la déclaration de Saint-Malo, 4 décembre 1998).

Les convergences franco-britanniques

Au vrai, ce resserrement était fondé sur ce que l’on a pu appeler les « ambiguïtés constructives ». Pour le Royaume-Uni, la déclaration de Saint-Malo et la PESD avaient pour fonction de définir un cadre permettant d’accroître les capacités militaires en Europe pour renforcer la crédibilité des alliés européens et inciter les Etats-Unis à rester engagés au sein de l’OTAN. Pour la France, l’enjeu était de jeter les fondements d’une future « défense européenne ». Au-delà de ces accords, les observateurs soulignaient la sourde rivalité entre Paris et Londres, afin de se poser en leader militaire de l’Europe. Ces « ambiguïtés constructives » ont volé en éclats lors de la crise irakienne qui a ébranlé aussi bien l’UE que l’OTAN.

A l’évidence, le retour de la France dans les structures militaires intégrées de l’OTAN a facilité de nouvelles convergences entre Paris et Londres. Plus encore, le constat fait à Paris que l’Europe de la défense relevait du constructivisme intellectuel, c’est-à-dire d’un projet abstrait qui n’est pas en phase avec les réalités politiques, diplomatiques et militaires. Si ce constat n’est pas encore pleinement assumé dans le discours français, les faits sont les faits. Les conséquences de la crise économique sur les budgets militaires – en France et plus encore au Royaume-Uni –, alors que les Etats-Unis semblent accorder un moindre intérêt à la « vieille Europe », auront été un accélérateur.

En novembre 2010, Nicolas Sarkozy et David Cameron ont donc signé deux traités visant à accroître leur coopération militaire bilatérale, une condition sine qua non pour demeurer des acteurs géopolitiques de rang mondial. Il reste à donner de la substance à ces traités et l’opération en Libye est un cap à franchir pour aller plus loin. Ce faisant, la France se rapproche des puissances maritimes anglo-saxonnes, pour user d’une distinction empruntée à la pensée géopolitique classique. De fait, la vision britannique de l’UE – un grand marché, fondé sur des coopérations à la carte entre des Etats souverains – semble plus en phase avec les dynamiques géopolitiques paneuropéennes.

L’échec d’une « Europe à la française »

Cette redéfinition du projet français pose la question du « couple franco-allemand ». D’emblée, il faut souligner le caractère trompeur de cette représentation idyllique des relations franco-allemandes. Dans l’après-guerre, la politique étrangère française consistait à prendre appui sur la RFA pour tout à la fois contrôler cette dernière et se poser en chef de file de l’Europe de l’Ouest. De cette manière, l’« Europe à la française » aurait été l’égale des Etats-Unis et de l’URSS, pensait-on. Durant la Guerre froide, ce projet a échoué, l’Allemagne préférant naturellement la protection militaire américaine aux promesses françaises.

Lorsque l’Allemagne a été réunifiée, le projet français d’« Europe-puissance » a été remis sur le métier ; c’est là le sens du traité de Maastricht. Depuis, le poids de l’Allemagne en Europe s’est renforcé et la France craint d’être économiquement « décrochée ». Simultanément, les dirigeants allemands, ainsi que la population, n’ont pas de hautes ambitions sur le plan diplomatique et militaire. De par son histoire, l’Allemagne est désormais réservée quant aux interventions militaires extérieures. Les logiques de « business », le monétarisme et le « made in Germany » l’ont emporté sur le militarisme.

Aussi l’Europe est-elle animée par un double axe directionnel. Sur le plan militaire, l’aile marchante est franco-britannique mais cet axe n’a pas suffisamment de puissance pour rassembler les énergies et les volontés sans l’appui américain, en dehors du cadre de l’OTAN. Il faut donc composer avec les Alliés, dont l’Allemagne. Sur le plan économique et monétaire, le moteur est franco-allemand ainsi que le montre la gestion de la crise des finances publiques dans l’Euro-zone. Pour dire le vrai, l’Allemagne a le rôle le plus important et la France apparaîtrait comme bien plus faible si elle prenait le risque de jouer les « free riders ». Il lui faut donc « coller » aux positions allemandes, remettre en ordre ses finances publiques et muscler son modèle productif. La tâche sera difficile.

L’UE comme vaste et lâche Commonwealth d’Etats souverains

Sur le papier, tout est conciliable. Dans la « vraie vie », les choses sont plus difficiles, d’autant plus qu’il y a un grand écart entre ces réalités contradictoires et les représentations dominantes dans l’opinion publique française. L’Union européenne n’est décidément pas vouée à se transformer en un nouvel acteur des relations internationales. Il s’agit plutôt d’un vaste et lâche Commonwealth paneuropéen d’Etats souverains dont les équilibres varient selon les questions et les contextes. Plus largement, l’unicité de l’ensemble continental européen repose sur deux piliers : le pilier UE et le pilier OTAN. L’un et l’autre sont solidaires.

Les ambitions européennes devront probablement être revues à la baisse mais il n’en reste pas moins qu’un Commonwealth est plus qu’une zone de libre échange ou une Europe à la carte. Si les jeux multipolaires dégénéraient en libertinages géopolitiques, l’ensemble euro-atlantique – c’est-à-dire l’UE et l’OTAN –, y perdrait en cohésion ; les Etats qui les composent verraient alors leurs positions se dégrader. Le libre jeu des souverainismes serait un jeu à somme nulle et l’Europe, comme espace économique et zone géopolitique, serait moins sûre et moins prospère. Pour dire les choses plus clairement, l’ « Europe des nations » se révèlerait être une illusion, une « non-Europe ».

Aussi, les prochains défis ne consisteront pas à « construire » une Europe idéale ou à invoquer un Soft Power européen. Pour les principaux Etats européens, il s’agira d’identifier des points d’équilibre, de respecter des règles de juste conduite et de parvenir à des « gentlemen’s agreements ». Et, le cas échéant, « we’ll agree to disagree ». Le bon fonctionnement de l’UE comme celui de l’OTAN supposent des forces motrices et des initiatives à quelques-uns, certes, mais il faudra se garder de la politique du fait accompli et, en cas de désaccord, d’aggraver les situations en ne respectant pas les codes diplomatiques.

Si l’on regarde les choses en face, il est évident que l’entreprise n’est guère aisée. Les dynamiques géopolitiques, l’involution de l’idée européenne et les tendances politiques internes aux différents Etats jouent en sens contraire. Il faudra donc faire nôtre la forte maxime d’Edmund Burke : « Never despair ; but if you do, work on in despair ». Cet état d’esprit est d’une importance primordiale, pour l’Europe comme pour l’Occident.