Les premiers pas de François Hollande vus de Berlin

Jakob Höber, chercheur associé à l’Institut Thomas More

8 juin 2012 • Analyse •


Les responsables politiques allemands observent attentivement depuis un mois les premiers pas du président François Hollande. Ils savent qu’en coulisse, les nouveaux dirigeants français préparent l’après-législatives, moment déterminant pour l’avenir de la zone euro et la poursuite ou non de l’intégration européenne.

Conscients qu’ils devront de toute façon coopérer avec François Hollande, ils espéraient qu’une politique réaliste se substituerait aux promesses de campagne jugées par nombre d’entre eux par trop hasardeuses… Mais après quelques semaines, ils doivent se rendre à l’évidence : François Hollande n’a pas l’intention de laisser ses promesses lettres mortes. En se montrant pour l’instant inflexible, le président français cherche à se faire une place sur la scène internationale et européenne, sans trop se soucier (pour l’instant) des conséquences de ses actes. Même les sociaux-démocrates allemands s’interrogent et se tiennent sur leurs gardes.

Si les Européens voient en Angela Merkel la nouvelle « dame de fer », les Allemands la perçoivent différemment : elle est celle qui a sacrifié ses convictions initiales – sur le rôle de la BCE ou sur son refus d’envisager des transferts monétaires entre États européens. Les revendications de M. Hollande, en opposition à celles de la Chancelière allemande, ont sérieusement inquiété à Berlin : sa volonté de réviser le Pacte de stabilité et son insistance sur les eurobonds n’ont pas rassuré la capitale allemande, c’est le moins qu’on puisse dire ! Des propositions telles que la création d’une taxe à 75% pour les revenus les plus élevés ont surtout été vues comme un tribu dangereux payé à la gauche de la gauche et n’ont pas accru la crédibilité de son programme.

Il est possible que des mesures comme un plan de croissance ou la création d’eurobonds puissent contribuer à la relance économique et au renforcement de l’unité politique de l’Europe – même Berlin reconnaît désormais qu’une simple restructuration des économies en difficulté ne suffira pas. Mais ni l’une ni l’autre ne sont des solutions miracles, d’autant plus qu’elles ont un coût. Concernant les eurobonds, Berlin refuse une mutualisation de la responsabilité sans plus d’intégration. Mais on ne dit pas en France qu’une majorité plus élevée de Français (56%) que d’Allemands (48%) s’oppose à un transfert des fonds vers les pays en difficulté, selon une enquête récente du PEW Research Center. Or les eurobonds ne sont rien d’autre que cela. L’inflexibilité n’est pas forcément du côté du Rhin qu’on croit…

L’Allemagne, quant à elle, se trouve aujourd’hui dans une position délicate. Elle ne veut pas passer pour le père Fouettard de l’Europe mais elle veut préserver sa force et ses acquis. Qualifiée en 2005 d’« homme malade de l’Europe », elle a renoué avec la compétitivité grâce à des réformes structurelles majeures, mais aussi – et cela est probablement plus important encore – grâce à l’anticipation de la mondialisation et de la nécessité d’aller chercher la croissance sur les nouveaux marchés.

L’Allemagne qui a osé engager ce virage – sous un gouvernement social-démocrate, rappelons-le… – est aujourd’hui accusée par ses partenaires européens de nuire à leurs économies par sa compétitivité. Mais ils oublient un peu vite que c’est précisément la compétitivité de l’Allemagne sur le marché international qui maintient le niveau de la zone euro. Les Allemands ont accueilli les revendications de leurs partenaires – la baisse de la compétitivité par l’augmentation des salaires – avec incompréhension et incrédulité. Berlin doit « danser sur deux mariages », comme dit le proverbe allemand : satisfaire les revendications des membres de la zone euro sans atteindre sa compétitivité au niveau mondial. Le fait que le nouveau président français ait choisi le camp des « revendicateurs » depuis le 6 mai ne contribue certainement pas à lui faciliter la tâche.