La crise syrienne au miroir de Julien Freund

Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur associé à l’Institut Thomas More

16 septembre 2013 • Analyse •


La crise syrienne invite à la relecture de Julien Freund. L’appareil conceptuel élaboré par le théoricien de l’« essence du politique » éclaire les débats suscités par une éventuelle intervention militaire en Syrie et l’accord américano-russe sur les armes chimiques  détenues par Damas.


Le 10 septembre 1993, il y a vingt ans donc, Julien Freund disparaissait. C’est dans l’oubli général du monde académique et du public cultivé qu’un petit nombre aura eu une pensée pour l’homme, le théoricien du politique mais aussi le métaphysicien, les propos recueillis par Charles Blanchard levant un coin du voile sur le versant méditatif et religieux du lecteur de Machiavel (cf. L’aventure du politique, Critérion, 1991).

Agrégé de philosophie, docteur et professeur de sociologie, Freund est le fondateur de l’Institut de Polémologie de Strasbourg. Il est l’auteur d’une oeuvre théorique puissante, fondée sur l’observation des réalités (une phénoménologie du politique). Sa réflexion d’ensemble sur l’« essence du politique » éclaire les débats autour d’une possible intervention militaire occidentale dans le conflit syrien et la crise des dernières semaines.

Le conflit à la racine du « politique »

Chez Freund, le « politique » est compris comme une essence, soit une « activité originaire » consubstantielle à la condition humaine (les autres essences sont l’économique, le religieux, la science, la morale et l’esthétique). Le politique est l’activité qui prend en charge le destin d’une collectivité pour assurer la concorde intérieure et la sécurité extérieure. Elle est intrinsèquement conflictuelle, les antagonismes entre les groupes humains ne pouvant se résoudre définitivement dans une synthèse-dépassement (l’Aufhebung de Hegel). A cet égard, la situation en Syrie et sur ses pourtours illustre cette violence fondamentale qui menace sans cesse de nous submerger (l’ « état de nature » n’est pas une situation antéhistorique mais une virtualité). Voici deux ans et demi que l’Etat syrien a basculé dans une sédition qui s’est transmutée en guerre civile, avec des ramifications régionales. Le Conseil de sécurité des Nations unies s’est avéré impuissant à imposer la paix, Vladimir Poutine s’appuyant sur la Chine pour bloquer toute velléité d’intervention de la « communauté internationale ». Aussi le conflit syrien s’étend-il aux espaces voisins (Turquie, Liban, Jordanie, Irak), l’escalade débouchant sur des attaques chimiques attestées par l’enquête de l’ONU (rapport publié le 16 septembre 2013). Bref, nous sommes confrontés à une situation polémologique qui met en jeu la vie et la mort, ce type de situation permettant de saisir la spécificité du politique par rapport à d’autres activités humaines : la dialectique ami-ennemi, le recours à la puissance et à la violence armée, la logique d’ascension aux extrêmes.

A la suite de l’attaque chimique du 21 octobre dernier, les Etats-Unis et leurs alliés ont menacé de passer outre le veto russo-chinois et de recourir à la force, cette perspective devant amener Moscou à renoncer à la diplomatie du « niet ». Ceux qui s’opposent à des frappes ont alors argué de la légalité internationale, ce qui appelle des réflexions inspirées de Freund. Dans son maître ouvrage, celui-ci définit la légalité comme « le système des normes, des règles, des conventions et des coutumes qui permet au gouvernement d’étendre son autorité à la fois sur la collectivité dans son ensemble et sur chacun de ses membres … » (L’essence du politique, Sirey, 1965, p.262). En l’absence d’un Léviathan au plan mondial (voir Hobbes attentivement lu et commenté par Freund), le concept de légalité internationale n’a donc pas la même consistance que dans l’ordre politique interne d’un peuple ; l’humanité ne constituant pas un grand corps politique, les régimes juridiques internationaux reposent sur les promesses d’engagement des Etats (traités et conventions). Au vrai, la pratique du veto à laquelle on voudrait réduire le droit international (la convention sur les armes chimiques, le droit de la guerre, la coutume ou encore le droit naturel sont oubliés) n’est que la reconnaissance de cet état de fait, le privilège afférent à chacun des membres permanents du Conseil de sécurité ouvrant une possibilité d’arbitraire politique, ce qui est la négation même du droit. Ce privilège est la contrepartie des responsabilités qui échoient aux grands de ce monde, leur engagement coopératif dans les crises et conflits internationaux étant censé endiguer la « guerre de tous contre tous ».

Poser le droit

Dans le prolongement des penseurs dits machiavéliens (cf. la nécessaire distinction entre machiavélien et machiavélique), Freund insiste donc sur le fait que le droit ne se pose pas de lui-même et se réfère à Hobbes : « C’est l’autorité et non la vérité qui fait la loi ». A l’instar ce qui se passe en Syrie après de longs mois d’obstruction du binôme Moscou-Pékin et de tergiversations occidentales, le cours des choses peut aboutir à des configurations conflictuelles que les juristes ne sauraient évacuer : la situation exceptionnelle suspend le droit et ses conjectures normatives. Dès lors, c’est à la décision politique qu’il revient de prendre en charge la marge d’indétermination, l’état de fait devant être maîtrisé. Les règles ne pouvant subsumer ce type de situation, il faut donc poser des actes. Freund nous invite ici à une conception altière de la souveraineté. Phénomène de puissance et de force, la souveraineté est extérieure et supérieure aux lois ; elle est l’attribut de tout commandement politique. Lorsque le droit est silencieux, la question de la souveraineté se pose dans toute son acuité : « Est souverain celui qui décide (…) en cas de situation exceptionnelle » (L’essence du politique, p. 126). La citation renvoie à Carl Schmitt avec lequel Freund entretiendra  une relation d’abord intellectuelle puis amicale.

L’insistance mise par Freund sur la capacité à agir souverainement n’induit pas un quelconque volontarisme purement arbitraire (décider n’est pas décréter). Il faut ici se reporter à ce qu’il dit du principe de légitimité et de son importance comme régulateur de l’ordre politique. Freund cite Guglielmo Ferrero, historien et essayiste italien selon lequel la lutte pour la légitimité constitue « le fond invisible de l’histoire » (L’essence du politique, p. 260). Si l’on part du « noyau dur » de ce qu’est le politique en tant qu’essence, un système de gouvernement est légitime dès lors qu’il remplit ses fonctions premières (assurer la concorde intérieure et la sécurité extérieure). Dans l’affaire syrienne, l’extension géographique du conflit et l’ascension aux extrêmes sont autant de risques et de menaces dont il faut se saisir avant qu’ils n’entraînent des contrecoups au loin de la scène primitive et ne mettent à bas l’ordre international qui, vaille que vaille, tempère l’ensauvagement. Derrière la Syrie, il y a l’Iran et ses ambitions nucléaires : l’irrésolution face à Damas serait déjà une victoire pour Téhéran. Rappelons à ce sujet la lucidité de Freund sur l’impolitique de l’Occident au Liban, dominé par la Syrie baathiste, et face au gouvernement chiite-islamique d’Iran (voir « Prélude avec picotement » et « la détresse du politique », in Politique et impolitique, Sirey, 1987). Aujourd’hui, la situation est plus grave encore et la capacité à relever les défis au Moyen-Orient, avec leurs contrecoups au loin, sera donc un test pour la légitimité des hommes qui nous gouvernent, gouvernants auxquels il revient de  décider et, si nécessaire, de recourir aux moyens spécifiques du politique (voir « Que veut dire prendre une décision ? », in Politique et impolitique).

La ruse et la force

De fait, la perspective d’un emploi de la force armée, pour marquer un coup d’arrêt au régime et dissuader de nouvelles attaques chimiques (avec moult hésitations du côté des puissances occidentales), aura suscité la proposition russe de placer l’arsenal chimique sous contrôle international, en préalable à son démantèlement. Formulée le 9 septembre dernier par Sergueï Lavrov, alors que le Congrès des Etats-Unis se réunissait, cette proposition a été interprétée comme une habile ruse et même un coup de maître. S’appuyant sur le contraste entre des systèmes politiques ouverts à la contradiction d’une part, une monocratie opaque d’autre part, d’aucuns ont crié au génie diplomatique. Avec cette proposition, Poutine poserait la Russie au centre du jeu international, restaurerait son crédit international (le protecteur du régime syrien se transformerait en puissance arbitrale et faiseur de paix) et affaiblirait le cercle des nations occidentales en jouant sur leurs désaccords internes. Passons sur la complaisance à l’égard du chef du Kremlin, promu dépositaire de la sagesse des nations, et de son ministre des Affaires étrangères, campé en redoutable homme de l’Altaï (ses manières brutales et sa propension à l’insulte seraient dignes d’admiration !). Pourtant, cette interprétation d’ensemble laisse sceptique. Sauf étrange coïncidence, c’est bien le rassemblement des puissances occidentales (voir la déclaration de Vilnius, 7 septembre 2013) et la perspective de frappes militaires qui ont mis fin à la diplomatie du « niet ». Certes l’accord américano-russe du 14 septembre n’arrêtera pas la guerre en Syrie mais l’objectif commun aux Occidentaux n’est pas celui-là : il est de borner le conflit, de neutraliser les armes chimiques et de dissuader les puissances prolifératrices. En dépit des blocages antérieurs, l’accord américano-russe met en branle une mécanique d’internationalisation du conflit syrien (la suite des événements sera ardue et pourrait rappeler le « jeu du chat et de la souris » pratiqué par Saddam Hussein en Irak après la guerre du Golfe).

Le dénouement provisoire de cette crise internationale, avec de probables rebondissements du fait de la guerre sur le terrain et des ambitions nucléaires iraniennes à l’arrière-plan, appelle l’attention sur ce que Freund dit de la ruse et de la force. « La notion (de ruse), écrit-il, semble davantage être un terme générique rassemblant les procédés les plus variés et hétéroclites de cet art subtil qu’un véritable concept correspondant à un phénomène spécifique » (L’essence du politique, p. 734). Si la ruse jouit d’un préjugé favorable au regard de l’intellectualisme moderne et bénéficie des vertus que l’on accorde à l’intelligence, elle demeure subordonnée à la force dont seuls les succès sont durables et décisifs (on ne peut éternellement contourner les obstacles). « Par son concept même qui implique dissimulation et surprise, explique Freund, la ruse est invention d’expédients dont le rôle est d’aider occasionnellement et par intermittence la force. Alors que celle-ci est capacité d’action, celle-là n’est qu’un auxiliaire de l’action. (…) A l’opposé de la force qui est durée, c’est-à-dire présence constante et contrôlable en tant qu’elle est masse quantitative, la ruse, en vertu de son instantanéité, est intercurrente. Elle n’agit que par saccades » (ibidem, p. 748). In fine, le politique tourne autour du rapport des forces  et cette vérité effective des choses doit être conservée à l’esprit. Dans la crise syrienne, l’écume des jours – à savoir les hésitations politiques, l’emballement des médias et la grande fatigue des opinions occidentales – ne saurait dissimuler la réalité du rapport des forces entre l’Occident rassemblé et la Russie.

Politique et morale

Enfin, les adeptes d’une « realpolitik » sans grand rapport avec Metternich auront argué de la crise syrienne pour plaider en faveur d’une disjonction radicale entre politique et morale. Les exigences concrètes de la politique, réduite à un pur calcul de forces, n’auraient rien à voir avec les idéaux, les valeurs et autres grandeurs morales. Si Freund se rattache au réalisme machiavélien plutôt qu’à l’idéalisme, au sens péjoratif du terme, la chose n’implique cependant pas une quelconque forme de réductionnisme, moins encore de nihilisme.

Certes, la politique ne doit pas être confondue avec le règne des fins dernières mais il revient au chef politique de combiner éthique de conviction et éthique de responsabilité (voir les catégories de Max Weber). Ainsi le théoricien des essences distingue-t-il politique et morale mais il ne les sépare pas (il n’y a pas de politique morale mais il y a une morale de la politique). Tout ordre politique est porteur d’une éthique et s’il se limitait à un simple objectif d’auto-conservation, ce serait là un signe de profond déclin (cf. La décadence – Histoire sociologique et philosophique d’une catégorie de l’expérience humaine, Sirey, 1984).