Le partenariat Maroc-Émirats arabes unis et les enjeux de « la plus grande Méditerranée »

Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur associé à l’Institut Thomas More

11 mars 2021 • Opinion •


Le devenir du partenariat entre Rabat et Abu Dhabi ne saurait nous laisser indifférent : la sécurité et la stabilité de l’Europe, considérée par les islamistes et jihadistes comme le « ventre mou » de l’Occident, sont en question.


Avec l’élection de Joe Biden à la présidence, la politique étrangère américaine devrait connaître plusieurs inflexions. En Europe, le soulagement domine, tant les propos brusques de Donald Trump à l’égard de l’OTAN avaient fait redouter le pire. A charge pour les alliés européens des États-Unis de remplir leurs obligations. Au Moyen-Orient, le souci de reprendre langue avec Téhéran est accompagné de fermes propos. De fait, il serait dangereux que la nouvelle administration prenne systématiquement le contrepied de ce qui a été réalisé au cours de la présidence antérieure, notamment dans les derniers mois.

Nonobstant les critiques, les accords d’Abraham, expression et vecteur d’un réalignement géopolitique dans le Grand Moyen-Orient, du Maghreb au golfe Arabo-Persique, doivent être portés au crédit de l’Administration Trump. Signés le 15 septembre 2020, lesdits accords consistent en l’instauration de relations bilatérales entre Israël d’une part, Bahreïn et les Émirats arabes unis de l’autre, et ce sous la figure d’Abraham, le patriarche de la Bible. Un accord trilatéral renforce ces liens bilatéraux. Preuve s’il en est du dynamisme de cette diplomatie « familiale », incarnée par Jared Kushner, Khartoum et Rabat, les 25 octobre et 10 décembre 2020, ont rallié leurs partenaires du golfe Arabo-Persique.

A raison, les accords d’Abraham et la formation d’un axe géopolitique destiné à contenir l’Iran et stabiliser la « plus grande Méditerranée », selon la formule du géopolitologue Yves Lacoste, ont focalisé l’attention des observateurs de la région. L’objectif global est de contenir l’inquiétante montée en puissance de l’Iran chiite qui, au moyen de son programme balistico-nucléaire, pourrait bientôt déployer une stratégie de « sanctuarisation agressive » et déstabiliser le Moyen-Orient, avec des répercussions en Méditerranée occidentale. Peut-être ont-ils en retour éclipsé l’importance du « partenariat stratégique » noué entre le Maroc et les Émirats arabes unis, deux pays essentiels pour le système des alliances occidentales.

Aide multiforme

Sur le plan bilatéral, Abu Dhabi et Rabat ne visent pas à établir une nouvelle réalité : l’enjeu est plutôt d’approfondir une relation inscrite dans l’histoire, depuis la fondation des Émirats arabes unis (1971), avec des échanges denses et mutuellement profitables. Du fait de ce que ces deux pays représentent – dans leur environnement géographique respectif comme à l’échelle du monde arabo-musulman –, le resserrement de ces liens, avec leur aboutissants diplomatiques et stratégiques, recèle nombre d’enjeux.

Du point de vue de la France et de l’Europe, dépendantes des équilibres méditerranéens, il est en effet crucial que le Maroc – un pays clef, situé à l’intersection du Maghreb et de l’Afrique occidentale -, bénéficie de l’aide multiforme d’Abu Dhabi. D’autant plus que ce soutien a pour arrière-plan une aide américaine renforcée, juste contrepartie de la contribution de Rabat à la normalisation diplomatique des relations israélo-arabes.

Dans cet ensemble d’espérances politico-stratégiques, de calculs diplomatiques et d’intérêts croisés, la reconnaissance internationale de la souveraineté du Maroc sur ses « provinces du Sud » (le Sahara occidental) constitue un indéniable succès de la monarchie chérifienne. Alors qu’Abu Dhabi a ouvert un consulat au Sahara occidental, Washington devrait lui emboiter le pas, à condition que l’Administration Biden n’annihile pas cette percée. Si la diplomatie commune européenne demeure timide sur cette question, le Quai d’Orsay n’a pu que se féliciter de la contribution d’un tel arrangement à la stabilité régionale. On sait en effet les liens qui unissent la France au Maroc.

Pour leur part, les Émirats arabes unis élargissent leur influence et consolident leur rôle diplomatique dans ce vaste ensemble spatial, des rives atlantiques de l’Afrique du Nord au golfe Arabo-Persique, tout comme en mer Rouge et dans la Corne de l’Afrique par ailleurs. A ce niveau d’analyse, l’enjeu est de contrer la menace de subversion des régimes arabes sunnites par la politique de Téhéran, qui a bâti une sorte de « pont chiite » au travers le Proche et Moyen-Orient, s’assurant de cette manière un accès à la Méditerranée.  Il s’agit également de lutter contre l’islamisme de facture sunnite.

Palais et mosquée

De fait, les Émirats arabes unis et le Maroc sont simultanément engagés dans une longue lutte pour l’âme de l’Islam. L’idée directrice est de faire prévaloir une conception autre, plus apaisée et équilibrée des relations entre le « Palais » et la « Mosquée ». Elle s’inscrit en faux contre les diverses formes d’islamisme qui subvertissent la finalité propre et les visées les plus hautes de la pratique religieuse. Si la dimension spirituelle de cette entreprise peut échapper à l’observateur, échaudé par moult divagations sur le soufisme, qu’il soit assuré que son succès déterminera l’issue de la « longue guerre » contre le terrorisme islamique et ses racines idéologiques.

Vu depuis la rive nord de la Méditerranée, le devenir du partenariat stratégique entre le Maroc et les Émirats arabes unis ne saurait donc laisser indifférent ; la sécurité et la stabilité de l’Europe, considérée par les islamistes et djihadistes de tous acabits comme le « ventre mou » de l’Occident, sont en en question. Aussi importe-t-il que les inévitables correctifs apportés par l’Administration Biden à la politique régionale des États-Unis ne compromettent pas l’essentiel.

Plus encore, il est vital que les deux rives de l’Atlantique Nord coordonnent leurs efforts pour consolider l’axe diplomatique Rabat-Abu Dhabi, une donnée majeure dans la grande partie géopolitique qui se joue aux frontières sud et sud-est de l’Europe. Dans cette entreprise, la France, puissance européenne et occidentale, située sur l’isthme Atlantique-Méditerranée, doit assumer des responsabilités particulières. A charge pour elle de négocier avec Washington un partenariat transatlantique qui lui permette d’être fidèle à sa vocation propre, au cœur de la « plus grande Méditerranée ».