Maroc · Renforcer l’alliance

Jean-Thomas Lesueur, délégué général de l’Institut Thomas More

7 septembre 2021 • Opinion •


Le mercredi 8 septembre, des élections législatives se tiennent au Maroc, (en même temps que les élections municipales et régionales). Les islamistes du Parti Justice et Développement (PJD), à la tête de l’exécutif depuis 2011, rêvent d’une troisième victoire consécutive, alors que le Parti Authenticité et Modernité (PAM, centre-gauche), le Parti de l’Istiqlal (nationaliste et conservateur) et le Rassemblement National des Indépendants (RNI, centre-droit) espèrent arriver en tête. Alors que de l’Afghanistan au Sahel, ses positions sont battues en brèche, il est temps pour l’Occident de renforcer entente et alliance avec le seul pays stable du Maghreb.


La débâcle américaine et occidentale en Afghanistan doit nous servir de leçon. En fait, de double leçon. L’idéal libéral-démocratique n’est pas un produit d’exportation (d’autant moins qu’il est largement fragilisé et en reflux chez nous). Et la « joie mauvaise » qui s’est manifestée dans une partie du monde devant le spectacle de la déroute dessine la carte des bouleversements internationaux en cours et à venir. De l’Afrique à la Chine, en passant par l’Iran et de plus en plus de pays, le ressentiment à l’égard d’un Occident honni ou méprisé sert de carburant géopolitique. Carburant efficace, au vu des succès de ces dix dernières années de pays comme la Russie ou la Turquie.

Face à cette nouvelle donne, l’Occident – rongé en interne par les humeurs noires du wokisme, du décolonialisme et de la haine de soi – est en plein désarroi. L’isolationnisme travaille la vision américaine du monde et constitue une tentation grandissante de pas mal d’esprits européens. Il convient d’y résister à toute force : la stratégie du repli et de la forteresse serait mortifère. Vu l’ampleur des forces hostiles, nous n’avons d’autre choix que de défendre les lignes à l’avant.

Mais il n’est pas interdit de faire autrement. C’est là où la leçon afghane doit être entendue. L’ambition de la stratégie et la conscience des dangers doivent se conjuguer avec la modestie de la posture. L’Occident a besoin d’alliés. De l’Indopacifique à la Méditerranée, en passant par le Moyen-Orient, une « internationale des bonnes volontés » doit s’élever contre l’alliance, de moins en moins informelle, des puissances agressives et revanchardes. Des initiatives existent déjà. C’est le cas du Quad dans la région indopacifique, alliance entre quatre pays (Japon, Etats-Unis, Australie et Inde) qui devient un acteur incontournable face à la Chine. C’est le sens des accords d’Abraham, signés en septembre 2020 entre Israël, Bahreïn et les Émirats arabes unis et prolongé par l’annonce en décembre d’un accord de normalisation diplomatique entre Israël et le Maroc.

Dans cette refondation nécessaire des alliances, le Maroc devra d’ailleurs tenir une place toute spéciale. Seul pays stable du Maghreb et des rivages de l’immense océan sahélo-saharien, il constitue une vigie incontournable sur des mondes en ébullition, traversés de tensions et de menaces. A ce titre, les élections générales (législatives, municipales et régionales) qui se tienne ce mercredi 8 septembre, doivent être suivies avec la plus grande attention. La stabilité du Maroc est un bien précieux pour les Marocains d’abord mais aussi pour l’Afrique, pour l’espace méditerranéen et pour l’Europe.

De fait, cela fait au moins deux décennies que le pays travaille à parfaire et polir les différentes facettes de cette stabilité. Stabilité institutionnelle d’abord, avec ces troisièmes élections législatives depuis le Printemps arabe et la réforme constitutionnelle de 2011 qui a en partie rééquilibré les pouvoirs entre le roi, le gouvernement et le parlement. Depuis 2011, le chef du gouvernement, chef du parti arrivé en tête, a gagné en autonomie et le nombre de nominations par le roi a été drastiquement réduit. S’il n’y a pas de recette miracle en la matière, ni de leçon à donner, force est de constater que le Maroc cherche et trouve sa voie d’équilibre institutionnel.

Stabilité économique ensuite. Le pays investit massivement dans son tissu industriel (l’exportation d’automobiles a dépassé en 2017 celle du phosphate), dans les infrastructures (la ligne Tanger-Casablanca est le premier TGV d’Afrique, avec un projet d’extension jusqu’à Agadir et le port de TangerMed est désormais le premier port d’Afrique pour les conteneurs). La question du partage des fruits du développement reste pressante mais la comparaison avec ses voisins régionaux montre le volontarisme du Maroc.

La stabilité sociale est d’ailleurs sans doute le principal défi du Maroc. La lutte contre les inégalités compte parmi les enjeux prioritaires. Le chemin sera long mais certaines réformes sont déjà actées : la lutte contre la corruption et la prévarication avec le renforcement de l’Instance nationale de la probité, de la prévention et de la lutte contre la Corruption ; le mouvement de déconcentration et de régionalisation, qui doit favoriser efficacité et proximité de l’action publique ; la constitutionnalisation et la régionalisation du Conseil National des Droits de l’Homme.

Il faut dire un mot aussi de ce qu’on peut appeler la stabilité religieuse. Avec le retour des Talibans, la montée de l’islam politique, le terrorisme, les problèmes d’intégration dans les pays occidentaux, la question de l’islam domine l’agenda mondial. Avec un roi commandeur des croyants et la recherche du maintien d’un « islam du juste milieu », le Maroc promeut une conception apaisée et équilibrée de l’Islam, dont le rayonnement déterminera pour partie l’issue de la « longue guerre » contre le terrorisme islamique et ses racines idéologiques.

La stabilité géopolitique est le dernier aspect de cette puissance d’équilibre que s’efforce d’être le pays. Situé à l’extrême-Occident de plusieurs mondes en crise (monde musulman, zone sahélo-saharienne et Maghreb) et à l’intersection méditerranéenne de l’Afrique et de l’Europe, le Maroc est tout simplement incontournable. La fermeté de ses positions et la portée de ses alliances (avec les États-Unis, l’Europe mais aussi les Émirats arabes unis) sont des signaux favorables. Son devenir ne peut nous laisser indifférent : la sécurité et la stabilité de l’Europe, considérée par les islamistes et djihadistes de tous acabits comme le « ventre mou » de l’Occident, sont en jeu.

Ce rapide tour d’horizon montre un fait nouveau pour nous autres Européens : l’accession définitive du Maroc au rang de première puissance régionale. Cela change peut-être notre manière d’appréhender le pays. Mais cela multiplie aussi les potentialités d’une entente et d’une alliance renforcées avec lui.