Nickel, batteries électriques · Pékin lorgne la Nouvelle-Calédonie

Laurent Amelot, chercheur associé et directeur du Programme « L’Indopacifique à l’épreuve des ambitions chinoises »

10 décembre 2021 • Opinion •


Laurent Amelot, chercheur associé, directeur du Programme L’Indopacifique à l’épreuve des ambitions chinoises de l’Institut Thomas More et co-auteur de la note « La Nouvelle-Calédonie dans la France : enjeux géopolitiques du référendum du 12 décembre », analyse les enjeux géoéconomiques de l’ultime référendum sur l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie, le 12 décembre.


Le 12 décembre 2021, un troisième et ultime référendum décidera du sort de la Nouvelle Calédonie. Celui-ci se déroulera dans un contexte politique particulier et dans un climat de tension extrême. A Paris, c’est l’indifférence quasi-générale, sur fond d’attentisme de la part du gouvernement. Pourtant les enjeux pour la France sont majeurs et l’ombre chinoise plane.

Les logiques géopolitique et géoéconomique interrogent sur la manière dont la métropole traite le dossier néo-calédonien. En effet, si la majorité de la population locale reste réfractaire à quitter la France, le résultat des deux premiers référendums traduit une montée en puissance des votes en faveur de l’indépendance. Associée à une gestion efficace de l’Ile par le gouvernement pro-indépendantiste, cette tendance pourrait dynamiser l’élan en faveur d’une Nouvelle-Calédonie hors du cadre français. Cette hypothèse serait désastreuse pour la place de notre pays dans la région comme dans le monde.

Danger chinois et réalité

Les relations étroites entre la mouvance indépendantiste et la Chine communiste sont suffisamment documentées pour que le scénario d’une transition brutale au bénéfice de Pékin ne puisse totalement être éludé. Faire de la Nouvelle-Calédonie un quasi-protectorat serait un coup de maître pour le Parti-État chinois du fait de sa position stratégique dans le Pacifique Sud et de son potentiel minier et, par ricochet, industriel. Cela créerait, par ailleurs, une véritable onde de choc dans la région. Et l’hypothèse d’une théorie des dominos aux caractéristiques chinoises serait-elle envisageable à l’heure où l’essentiel des micro-États polynésiens et mélanésiens ont adhéré à l’Initiative ceinture et route et que Pékin est leur premier partenaire commercial ? Comme dans l’océan Indien, Pékin conduit dans le Pacifique Sud une politique d’expansion centrée sur l’économie, où accords de pêche et commerciaux côtoient les projets de développement d’infrastructures sur fond de discours écologiques bien sentis, au point de se doter d’un réseau de soutien susceptible, à terme, de se transformer en une barrière isolant l’Australie et la Nouvelle-Zélande de leur allié américain…

Fort heureusement, ce scénario apocalyptique ne devrait pas se réaliser, même si le résultat des urnes ne peut être présumé. En effet, si les indépendantistes, après avoir fait chuter, le 2 février 2021, le gouvernement loyaliste sur fond de crise de confiance et de tensions autour du projet de cession de l’Usine du Sud, ont formé un nouveau gouvernement en une quinzaine de jours, il leur faudra près de cinq mois pour élire un président et un vice-président. Dès lors, assoir leur légitimité en relevant le défi d’une amorce de redressement social, sanitaire et économique est d’autant plus sujet à caution qu’ils demandent en plus depuis trois semaines un report de la date de ce référendum décisif. Dans le même temps, le gouvernement loyaliste sortant s’est attelé à gérer les affaires courantes et a conclu les accords politique et économique nécessaires pour la reprise de l’Usine du Sud. Aussi, si le nickel est au cœur du projet politique des indépendantistes, associés à la Chine populaire, les loyalistes ont réussi à redynamiser l’économie locale en plaçant le potentiel minier au centre d’une filière industrielle européenne, la batterie électrique.

Promouvoir la filière européenne de la batterie électrique

La Nouvelle-Calédonie dispose d’un potentiel de développement économique remarquable, probablement l’un des plus élevés du Pacifique Sud. Si le nickel apparaît comme le présent industriel de la « Grande Ile », les nodules polymétalliques devraient être son avenir.

En s’invitant toujours plus dans le débat industriel, l’écologie bouleverse les équilibres géoéconomiques dans différents secteurs, dont l’automobile où la composante électrique devient une donnée structurante. Si maîtriser la filière batterie est stratégique, la Nouvelle-Calédonie peut devenir un atout majeur pour l’Europe, à l’heure où l’Asie domine ce secteur. L’accord du 31 mars 2021 sur l’Usine du Sud s’inscrit dans cette logique.

En effet, en bénéficiant du soutien de l’Alliance européenne des batteries et de l’Union européenne, qui travaille à la rédaction d’un projet de réglementation sur les batteries électriques portant origine, conditions de production et impact environnemental des matériaux utilisés, la Nouvelle-Calédonie opère un choix géoéconomique majeur aux conséquences politiques inévitables pour le Pacifique Sud. Ce choix d’une stratégie vertueuse semble entendu, car les partenaires européens et américains à l’accord du 31 mars 2021 assurent par contrat la commercialisation de la production néo-calédonienne, même si son coût est élevé. Cela s’explique par la qualité du nickel local qui, à la différence de l’indonésien par exemple, est de qualité batterie et compatible avec les normes environnementales et éthiques mondiales. On comprend pourquoi la Chine communiste regarde ce virage d’un mauvais œil, que ses entreprises multiplient les partenariats en Europe et investissent massivement en Indonésie ou en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Son objectif est de déstabiliser la filière européenne naissante et, par ricochet, la structure industrielle en reconstruction de la Nouvelle-Calédonie…. Cette dernière dispose d’autres atouts, les nodules polymétalliques en particulier, dont l’exploitation s’inscrit, toutefois, au conditionnel.

Se placer au centre d’un mécanisme de coopération industrielle régional

La configuration des fonds de la zone économique exclusive (ZEE) néo calédonienne est assez exceptionnelle. Différentes campagnes scientifiques ont permis de mettre en évidence un potentiel non négligeable en hydrocarbures (2/3 de la ZEE) et en nodules (1/3 de la ZEE), avec des encroutements ferromagnésiens et des dépôts sulfureux.

Les nodules polymétalliques, enrichis en manganèse, en cuivre, en nickel et en cobalt seraient en quantité importantes sur les plaines abyssales, mais à des profondeurs supérieures à 4 000 mètres. Ces ressources ne font pas encore l’objet de campagnes de prospection en vue de leur confirmation, mais il est acté qu’elles représentent un enjeu réel pour le développement économique de la Nouvelle-Calédonie. Cet enjeu est toutefois conditionné par les progrès du Deep offshore et par l’évaluation des risques environnementaux associés à leur exploitation, qui reste à préciser.

En effet, les nodules polymétalliques néo-calédoniens se situent dans des zones à fort enjeu de conservation. Une aire marine protégée, le parc naturel de la mer de Corail, a été mis en place en 2014 et son comité de gestion entend évaluer l’impact de l’exploitation de ces ressources sur les écosystèmes concernés, afin d’assurer un équilibre pensé et accepté par tous, sujet particulièrement sensible en Nouvelle-Calédonie.

Si un certain nombre de chercheurs estime que l’exploitation des nodules polymétalliques est encore prématurée (car elle conduirait à des déstabilisations irrémédiables de l’habitat et de la faune sous-marine notamment), l’heure des choix politiques se rapproche. Les voisins de la Nouvelle-Calédonie disposent eux aussi de telles ressources et réfléchissent sérieusement à leur exploitation. En suivant cette tendance, la Nouvelle-Calédonie pourrait se placer au cœur d’une filière industrielle à dimension régionale. Disposant des compétences techniques, du fait de sa filière nickel, elle pourrait recevoir les ressources extraites par ses voisins en vue de leur transformation. Toutefois, pour offrir de telles perspectives à la Nouvelle-Calédonie, Paris doit avoir une ambition forte pour son territoire ultramarin et Nouméa doit sortir de ses débats politiques et sociaux immatures, ancrés dans des schémas d’un autre âge.