« Au nom de la protection de la nature, certains écologistes souillent la culture »

Bérénice Levet, philosophe, essayiste et membre du Conseil d’orientation de l’Institut Thomas More

28 juillet 2022 • Opinion •


Des militants du groupe Ultima Generazione se sont collé les mains sur la vitre protégeant un tableau de Botticelli dans la Galerie des Offices à Florence. Bérénice Levet, philosophe et essayiste, auteur de L’Écologie ou l’ivresse de la table rase (Éditions de L’Observatoire, 2022), dénonce cette forme d’activisme qui, selon elle, pactise avec le nihilisme.


Que pensez-vous de ce type d’action pour lutter contre le réchauffement climatique ?

Ces actions dites de désobéissance civile confirment ma conviction que l’écologie est décidément entre de très mauvaises mains. La beauté mise en péril par les écologistes, la chose est tout à fait extraordinaire et ô combien révélatrice d’une écologie qui ignore et méprise les limites. Rien ne l’arrête. La beauté, comme la religion pour Tocqueville, devrait empêcher de tout concevoir et défendre de tout oser, mais au nom du « salut de la planète », les militants verts osent tout. L’écologie militante s’écarte toujours plus de la mission qui devrait être la sienne et de l’esprit qui devrait l’inspirer : avoir une conscience vive de la fragilité des choses belles et précieuses qui nous sont données et se sentir une responsabilité de ce qui est confié aux hommes, nature comme culture. S’attaquer aux œuvres des grands maîtres est d’autant plus insensé que les peintres furent, on n’ose dire sont, tant l’espèce semble en voie de disparition, les plus vigoureux et fidèles alliés de la nature. Ils n’ont cessé de la célébrer. La nature n’a pas de plus puissants alliés que les peintres.

Justement, faut-il y voir une manière d’opposer la nature et la culture ?

Jouer la nature contre la culture, contre notre héritage civilisationnel, est un des traits de l’écologie militante. Mais ici en l’occurrence, la chose est plus ambivalente. Sans doute certains mettent en balance nature et culture et sacrifient sans scrupule la culture sur l’autel de la nature, ainsi d’un étudiant affirmant au sujet du Printemps : « Cette œuvre fait partie de notre patrimoine mais ce n’est pas plus important que les 3,5 milliards d’hommes, de femmes et d’enfants qui sont déjà en danger en raison de la crise climatique ». D’autres, toutefois, arguent que nature et culture sont dans le même bateau. « L’effondrement écoclimatique et social en cours aura également un impact tragique sur la préservation des lieux de conservation du patrimoine culturel », proclame Ultima Generazione. Ils prétendent ne pas choisir au hasard leur cible. Ainsi de la toile de Turner qu’ils ont prise d’assaut à la Manchester Art Gallery, le peintre y aurait représenté un coin de la Tamise dont les militants affirment qu’il pourrait se retrouver régulièrement inondée dès 2030.

Mais par leur méthode même, leur discours s’autodétruit. La nature est un pur prétexte, et la culture en fait ici les frais – on peut d’ailleurs, soit dit en passant, être sérieusement inquiet quant à la protection des œuvres d’art dans l’ensemble des musées européens : ces jeunes gens pénètrent dans les salles, taguent les sols ou les murs, s’engluent les mains avant de les apposer sur les tableaux, très exactement sur les cadres, et ce n’est qu’à la fin qu’un agent intervient…

Le groupe a précisé avoir consulté des experts en restauration d’art en préalable à leur action aux Offices, afin de s’assurer que leurs militants ne causeraient aucun dommage à l’œuvre de Botticelli… L’urgence climatique ne justifie-t-elle pas quelques transgressions !

L’urgence climatique ne justifie rien, et surtout pas l’abdication de l’esprit critique, bien que ce soit là sa fonction. L’urgence climatique est en effet une formule et une formule destinée précisément à faire taire toute objection, toute contestation, bref toute discussion : la fin justifierait les moyens, quels qu’ils soient. Ou, et de triste mémoire, selon le principe des régimes totalitaires, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Ou encore, ce serait un mal passager pour un bien éternel, selon le mot d’Hugo évoquant la Terreur de 1793.

Nous devons refuser ce chantage au catastrophisme et à l’émotion. Souvenons-nous de Raymond Aron – espèce aussi rare hier qu’elle ne l’est aujourd’hui – et de la réplique qu’il opposait à ceux qui lui reprochaient sa « dramatique sécheresse », après avoir rappelé qu’il n’avait guère connu que Simone Weil que la misère de ses semblables empêchât de vivre : « Nous, que la misère des hommes n’empêche pas de vivre, qu’elle ne nous empêche pas au moins de penser. Ne nous croyons pas tenus de déraisonner pour témoigner de nos bons sentiments ». Remplaçons la misère des hommes par l’urgence climatique et refusons de déraisonner pour témoigner de notre appartenance au camp du bien. Remettons à leur juste place l’éco-anxiété et autres fadaises larmoyantes et victimaires affichées par cette jeunesse où il entre beaucoup de ce qu’Aron aurait appelé de l’exhibitionnisme.

Ils se disent acculés à de telles extrémités par des pouvoirs publics qui resteraient désespérément sourds à leurs revendications ou du moins qui ne les exécuteraient pas suffisamment rapidement. Leurs désirs tardent à devenir réalités, et ils trépignent d’indignation. C’est une chose qui me frappe dans cette jeunesse, et Greta Thunberg en était l’illustration parfaite : ces jeunes gens pourfendent l’attitude consumérisme et se comportent en consommateur, trépignant, et ne pouvant admettre que leurs volontés ne soient pas des ordres suivis d’effets immédiats.

On doit cesser avec ce procès en inaction: la maison brûle et nous ne regardons plus que cela. Je suis convaincue de surcroît que ces sommations simplistes détournent les pouvoirs publics d’actions réelles et efficaces au profit de gadgets, de gestes tout de surface, inutiles mais sonnants et trébuchants, à l’image des éoliennes ou des « innovations » dont Anne Hidalgo a le génie.

L’écologie est une question trop sérieuse pour être abandonnée à des jeunes gens immatures, avides de surveiller et punir, impatients de régénérer leurs semblables. La nature a besoin d’êtres responsables, d’adultes autrement dit.

Mais les adultes semblent parfois se soumettre à cette jeunesse…

En effet, ce n’est pas tant la jeunesse que je crains que la démagogie des adultes – la jeunesse est jeune, et qu’elle se cherche des causes, des combats, qu’elles agissent puérilement est, somme toute, dans l’ordre des choses. « Il faut en finir tôt avec la jeunesse sinon que de temps perdu », disait Philippe Muray, et, de fait, du temps, on continuera d’en perdre si on se laisse impressionner par cette jeunesse qui fatalement va vers les questions compliquées avec des idées simples.

Dans votre livre, vous affirmez que le but d’un certain écologisme est moins de protéger la planète que de déconstruire la civilisation occidentale. Ce type d’actions s’inscrit-il dans ce processus de déconstruction ?

À n’en pas douter, ils n’investiront pas le Musée du quai Branly, musée des arts et civilisations d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques. Toutefois, je ne dirais pas que ces actes sont directement tournés contre la civilisation occidentale en tant que telle. Cet activisme écologiste pactise avec le nihilisme. Il entre toujours dans leurs actions quelque chose de cette ivresse de la table rase qui me semble le ressort premier de leur engagement. Il ne nous faut pas être dupe, la nature est davantage un alibi qu’une cause véritable.

Ces militants disent se fixer une limite, la non-violence, mais leurs offensives muséales sont d’une extrême brutalité, ils souillent les œuvres et les mettent en danger. Apparemment, jusqu’à présent aucun n’a été endommagé, mais enfin le risque est là.

L’écologie a été confisquée par la gauche radicale. En quoi une écologie conservatrice consisterait-elle ?

Une écologie conservatrice serait à la nature ce que le musée est aux œuvres d’art. Les musées sont en effet une belle école de conservation et de transmission. Or, c’est bien avec l’homme comme héritier qu’il nous faut renouer. Il s’agit de préserver, conserver, prendre soin de ce que l’on a reçu, biens naturels comme culturels, civilisationnels – songeons à la langue, que les écologistes massacrent –, mais aussi de maintenir vivant cet héritage, de s’en nourrir, de le donner à connaître, à comprendre, à aimer, afin de le transmettre dans son intégrité et enrichi.