Après le ravage des écrans, l’école doit-elle vraiment sauter dans le train de l’intelligence artificielle ?

Marie Cognet, consultante en questions éducatives et pédagogiques, expert auprès de l’Institut Thomas More

5 décembre 2023 • Opinion •


La réforme du système éducatif annoncée par Gabriel Attal va dans le bon sens, estime Marie Cognet, consultante en questions éducatives et pédagogiques et auteur du rapport Transmission des savoirs et culture partagée : pour une refonte des programmes de l’école primaire de l’Institut Thomas More (mars 2022). Toutefois, elle déplore la mise en place d’un logiciel d’intelligence artificielle pour accompagner les lycéens.


Toutes les personnes soucieuses de l’effondrement continu de l’école, et elles sont nombreuses, attendaient impatiemment de savoir quel contenu concret Gabriel Attal donnerait au « choc des savoirs » annoncé en septembre. Sa feuille de route annoncée, l’accent était mis sur plus d’exigence et un niveau scolaire relevé. Quelques annonces égrenées au fil des semaines, des rencontres avec la communauté éducative et ses représentants, lui avaient permis de soigner la mise en scène. La publication du classement PISA 2022 hier était le moment idoine pour marquer les esprits puisque, même si la France se situe encore dans la moyenne de l’OCDE, les résultats globaux sont en baisse significative, surtout en mathématiques où la chute est historique.

Le ministre a donc décidé d’accélérer avec plusieurs annonces choc et rapides. La médiocrité des résultats d’hier va-t-elle permettre de transformer le « choc des savoirs » en « choc PISA », comme ce fur le cas au Royaume-Uni il y a vingt ans ? Les annonces semblent vouloir aller dans le bon sens, celui d’une école plus performante et mieux structuré et d’un enseignement plus exigeant. Sera-ce suffisant ? La démarche proposée est-elle assez profonde et assez systémique pour produire des fruits réels ? Revue de détails.

Premier axe : rendre aux professeurs la décision finale du redoublement. Pourquoi pas ? Mais dans quel but ? Pour quoi faire ? La France reste un peu au-dessous de la moyenne de l’OCDE en termes de redoublement et a surtout considérablement baissé ces dernières années. Faciliter le redoublement en donnant le dernier mot aux professeurs peut avoir des vertus pédagogiques et en termes d’autorité. Mais attention au miroir aux alouettes s’il ne soigne pas le mal à la racine mais se contente de masquer les failles béantes dans les méthodes d’apprentissage et leurs contenus.

Deuxième axe : de nouveaux programmes en primaire et la méthode de Singapour obligatoire. Réjouissons-nous, pour le coup, de cette annonce. Gabriel Attal promet l’application dès la rentrée de nouveaux programmes de la maternelle au CE2 : « des programmes articulés autour d’objectifs annuels et ancrés dans des pratiques pédagogiques efficaces ». Cela va dans le bon sens : relever le niveau en mathématiques ou en lecture induit une réflexion sur les méthodes et les programmes ainsi qu’une vraie réforme de la formation des enseignants. L’exemple britannique doit nous inspirer et nous servir de guide dans ce domaine. En 2016, après des résultats catastrophiques en mathématiques dans les tests PISA, le Royaume Uni a tout changé : programme d’échange avec des professeurs formés à la méthode de Singapour, formation et tutorat d’enseignants chargés de former leurs collègues, traduction de nouveaux manuels, budget colossal dédié, etc.

La clef est là : dans l’articulation de la réforme des méthodes et des programmes à celle de la formation des enseignants. On ne prétendre donner la priorité à la lecture et à l’écriture en CP ou en CM2 sans revoir méthodes et progressions en même temps qu’en proposant formation et collaboration aux enseignants. La formation est un prérequis essentiel à toute réforme, chaque nouvelle annonce pédagogique (lecture, écriture, calcul, etc.) devant être corrélée à une formation dédiée. Oui, la méthode de Singapour a fait ses preuves dans de nombreux pays. Mais sans formation poussée en amont, elle ne peut se développer de manière performante. Et surtout, ne perdons pas de vue que les apprentissages sont tous liés les uns aux autres. Arrêtons de les séquencer, faisons en sorte qu’ils soient progressifs et cohérents. Un apprentissage ne doit jamais être considéré comme un aboutissement mais comme le commencement d’un autre. Permettons aux élèves de répéter les notions abordées tout au long du primaire afin d’entrer mieux armés au collège.

Il en va de même avec l’annonce de manuels scolaires labellisés. Les manuels jouent un rôle clé et méritent d’être mieux utilisés comme supports pour les professeurs comme pour les élèves quand les méthodes éprouvées sont performantes et efficaces. Ils permettent une progression et une structure permettant un rythme et des repères exigeants. C’est un véritable outil pédagogique qui mérite d’être amélioré et homogénéisé. Mais cette proposition doit faire partie d’une dynamique d’ensemble dont le fil rouge est l’exigence.

Quant à l’adaptation de « l’organisation des enseignements aux besoins de chaque élève », notamment avec la mise en place de groupes de niveau au collège en français et en mathématiques, cela va aussi dans le bon sens. Oui, la pédagogie différenciée et l’expérimentation sont des pistes essentielles afin de choisir les meilleurs moyens de faire progresser l’ensemble de leurs élèves vers l’excellence et les objectifs fixés : lecture, écriture, mathématiques. L’autonomie et la liberté pédagogique des enseignants sont indispensables afin qu’ils puissent adapter leurs méthodes et leurs cours aux élèves qu’ils ont dans leurs classes. Le cadre du système doit être à la fois exigeant et souple pour favoriser liberté scolaire, coopération et collaboration, enseignement différencié et suivi individualisé : exigeant sur l’objectif, souple sur les moyens. Accroître l’autonomie, c’est parier sur la confiance et la mobilisation de la communauté éducative autour de l’enfant et de sa réussite. Cela passe par une attention plus grande et l’adaptation des structures aux besoins des élèves. L’exigence n’empêche pas l’école de s’adapter à chacun en tenant compte de sa singularité plutôt que d’imposer à tous les élèves un même système.

En revanche, l’annonce de la mise en en place d’un logiciel d’intelligence artificielle pour accompagner tous les lycéens en français et en mathématiques dès février 2024 a de quoi laisser perplexe. Est-on vraiment préparé à l’intégration, à la fois pédagogique et éthique, d’outils qui évoluent plus vite que nos institutions ? Alors que l’UNESCO a alerté en juin dernier sur le « manque inquiétant de contrôle, de surveillance et de réglementation des pouvoirs publics », est-il prudent d’y sauter à pieds joints dans trois mois ? Mais surtout, alors que les ravages des écrans sur les facultés cognitives et la concentration des élèves sont plus que documentés aujourd’hui, faut-il que l’école en soit le premier véhicule dans la vie de nos enfants ? Il est permis d’en douter.

On peut conclure de ce rapide tour d’horizon des annonces de Gabriel Attal qu’elles vont globalement dans le bon sens. Nous pouvons collectivement nous en réjouir. Mais restons vigilants : sans une dynamique et une vision d’ensemble, ces annonces resteront lettres mortes, comme tant d’autres avant elles. Si elles restent fragmentaires et dispersées, le « choc PISA » n’aura pas lieu. Le système scolaire est tellement enkysté que, pour avoir quelques chances de réussite, toute réforme doit être structurelle et complète et mettre en mouvement et en relation l’ensemble des aspects de la mission éducative : formation (initiale et continue) et évaluation des enseignants, enseignement progressif et itératif de la maternelle au collège, pédagogies différenciés et cadre structurant et structuré, collaboration pédagogique systématique permettant réflexion commune et innovation. C’est un immense chantier que nous devons à nos enfants.