Janvier 2026 • Note 79 •
La France et les Européens au défi du New Defense
Après quatre-vingts années de paix relative, l’Europe fait face au retour brutal de la guerre de haute intensité, à la menace russe et à l’affaiblissement des garanties américaines. Pour y répondre, un effort de réarmement sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale mobilise des centaines de milliards d’euros. Malgré des budgets en hausse et des annonces de commandes de matériels militaires qui se multiplient, cet effort demeure fragmenté, lent et peu agile. L’enjeu n’est plus seulement d’acheter plus, mais d’acheter mieux, dans un contexte de ruptures technologiques majeures, comme l’essor des drones et de l’Intelligence artificielle. Le New Defense désigne cette mutation profonde : un modèle de défense plus agile, innovant et intégré, condition indispensable à l’autonomie stratégique européenne.
L’Ukraine, le conflit le plus technologique de tous les temps
La guerre d’Ukraine est marquée par l’irruption décisive d’innovations civiles sur le champ de bataille. Elle constitue un laboratoire grandeur nature du New Defense, dans laquelle la vitesse d’adaptation, l’agilité et l’intégration technologique priment sur les schémas militaires traditionnels. Startups, satellites commerciaux, intelligence artificielle, plateformes numériques et drones civils transformés en armes de combat ont profondément modifié la conduite des opérations. La guerre des drones, le brouillage électronique, l’exploitation massive des données et l’automatisation illustrent ce basculement. Au-delà des armements classiques, l’avantage stratégique repose désormais sur la capacité à intégrer rapidement des technologies duales, à les adapter et à les produire à grande échelle. Le conflit ukrainien révèle ainsi que la supériorité militaire de demain dépendra autant de l’innovation logicielle que de la puissance industrielle.

2016-2026 : 10 ans pour réagir à la menace d’un décrochage technologique occidental
La montée en puissance technologique de la Chine a fait émerger, dès les années 2010, la crainte d’un décrochage stratégique en Occident. Face à cette menace, les États-Unis ont engagé une rupture majeure en cherchant à intégrer l’innovation civile au cœur de leur appareil militaire avec la création du Defense Innovation Unit (DIU) en 2016. Cette démarche marque la naissance du New Defense : accélérer l’adoption de technologies duales, issues des startups, pour compenser l’inertie des systèmes d’armement traditionnels. En France, cette prise de conscience se traduit par la création de l’Agence de l’innovation de défense (AID). L’invasion de l’Ukraine en 2022 a confirmé l’urgence de ce virage, révélant l’impréparation et la dépendance technologique européennes. Drones, intelligence artificielle, guerre électronique et bientôt quantique imposent une nouvelle temporalité stratégique. La capacité à intégrer rapidement ces innovations devient désormais le facteur décisif de la puissance militaire.
Le New Defense face aux pesanteurs des marchés et des acteurs de la défense
En France et en Europe, l’intégration du New Defense se heurte à de fortes résistances institutionnelles et industrielles. L’expérience américaine du DIU montre combien les lourdeurs administratives et la domination des grands industriels freinent l’adoption rapide d’innovations issues des startups. En France, un système d’acquisition dominé par la DGA et les industriels traditionnels peine à intégrer des technologies duales pourtant essentielles, en particulier dans le numérique, les drones et l’intelligence artificielle. Malgré la création de l’AID, les financements restent limités et le passage à l’échelle trop rare. Le principal obstacle demeure l’insuffisance des financements privés et publics.

Sept recommandations
La France comme l’ensemble des Européens doivent intégrer pleinement le New Defense à leur effort de réarmement. Malgré un potentiel industriel et technologique existant, les innovations duales sont freinées par la bureaucratie et la résistance des grands industriels. Pour faire émerger de nouveaux champions, nous formulons sept recommandations : sanctuariser un flux budgétaire, accélérer les acquisitions, permettre aux unités de s’équiper directement, privilégier la concurrence, garantir des commandes substantielles, alléger la réglementation européenne sur l’IA, contrôler les marges des grands acteurs et renforcer la transparence des marchés publics. L’État reste le seul acteur capable de lever ces freins. Sera-t-il capable de réagir vite et fort ?
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L’auteur
Gilles Delafon est un ancien journaliste, spécialiste des affaires internationales, aujourd’hui consultant en communication stratégique. Correspondant à Beyrouth pendant la guerre du Liban de 1984 à 1988, il est l’auteur de Beyrouth, les soldats de l’islam (1989), l’un des premiers livres à alerter sur le danger islamiste. Grand reporter et éditorialiste au Journal du Dimanche de 1989 à 2008, il couvre les crises du Moyen-Orient, dont les deux guerres d’Irak et le processus de paix israélo-palestinien. Responsable de l’information de Canal + de 2008 à 2016, il est également l’auteur de Le règne du mépris. Nicolas Sarkozy et les diplomates, 2007-2011 (2012). Diplômé de l’université de Columbia (New York), il a rejoint l’équipe de recherche de l’Institut Thomas More en septembre 2023 • |

