26 mars 2026 • Figaro Vox • Analyse •
Jean-Sylvestre Mongrenier vient de publier la note Guerre d’Iran : la France et l’Europe ne peuvent pas regarder ailleurs.
Tout à l’opération Epic Fury, bien plus exigeante qu’il ne le pensait, Donald Trump fustige l’OTAN, c’est-à-dire les alliés européens des Etats-Unis. En cause, leur peu d’allant à s’engager dans le détroit d’Ormuz, grande artère énergétique de l’économie globale. En revanche, la Russie, qui apporte une aide multiforme au régime islamique iranien, échappe au courroux présidentiel.
Faut-il voir dans ce strabisme géopolitique une variante du « Nixon in reverse » ? En plus de contrebalancer la Chine de Xi Jinping, la Russie poutinienne serait un possible « honnête courtier » avec l’Iran, susceptible de favoriser un accord entre Washington et Téhéran, et donc d’offrir une porte de sortie. A moins que la seule perspective de juteux contrats avec la Russie, négociés par Krill Dmitriev avec les « envoyés spéciaux » Steve Witkoff et Jared Kushner, l’emporte sur toute autre considération.
D’une façon générale, l’approche mercantile de Donald Trump n’est pas favorable à la conception et la conduite d’une grande stratégie qui prendrait en compte les connexions et les répercussions entre les théâtres d’opérations. Les différents volets de la politique extérieure des Etats-Unis sont réduits à une addition de « coups », opportunistes et de court-terme, sans vision d’ensemble inscrite dans la durée. C’est ce que suggère le terme même de « deal ».
Au demeurant, il n’est pas sûr qu’on soit plus convaincu, en France et en Europe, de la réalité d’une alliance russo-iranienne. D’aucuns préfèrent parler de « partenariat », de « collusion » ou de « pragmatisme », comme s’il ne s’agissait que de relations épisodiques, superficielles et fragmentaires, sans portée stratégique et géopolitique. Au prétexte qu’elle n’équivaut pas l’OTAN, cette alliance n’existerait pas. De fait, cette perception n’est pas si éloignée de celle de Donald Trump.
Sous la ligne brisée des événements, il apparaît cependant que les relations russo-iraniennes se sont régulièrement renforcées depuis les années 1990, lorsque que la diplomatie Primakov mettait l’accent sur le principe des « coalitions anti-hégémoniques », avec Téhéran mais aussi Pékin et d’autres insurgés contre l’ordre mondial. Aux convergences politico-idéologiques, manœuvres diplomatiques et ventes d’armes bilatérales se sont ajoutés de grands projets géo-économiques entre le Caucase, la Caspienne et le golfe Arabo-Persique, visant à contourner l’hégémonie maritime occidentale. Cette politique d’ensemble est fondée sur la conviction que les équilibres de puissance basculent vers l’Orient.
L’alliance russo-iranienne se manifeste pleinement lorsque Moscou et Téhéran mettent au point une intervention militaire combinée dans la guerre de Syrie, alors même que le très imparfait accord sur le nucléaire iranien n’était pas encore finalisé (été 2015). Quand les dirigeants occidentaux spéculent sur le futur d’un régime islamique converti au pluralisme, ouvert au règne de la marchandise, le Guide suprême et les Gardiens de la Révolution persévèrent dans leur être propre : ils renforcent leur arsenal militaire, développent leur réseau d’affidés (l’« arc chiite ») et jettent un « pont terrestre » entre le golfe Arabo-Persique et la Méditerranée orientale, sans renoncer à leur infrastructure nucléaire.
Pour Moscou, l’Iran islamique est un allié important situé sur le boulevard méridional de la « Russie-Eurasie ». Les relations se resserrent lors de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine ; on sait que la fourniture en masse de drones iraniens Shahed à l’armée russe permit de gagner le temps nécessaire pour faire monter en puissance l’appareil militaro-industriel requis pour une longue guerre d’usure. En retour, l’Iran bénéficie aujourd’hui de l’expérimentation des Shahed sur le théâtre ukrainien et des progrès technico-tactiques apportés par l’armée russe. Dans l’actuelle guerre d’Iran, l’armée et les forces de sécurité iraniennes sont soutenues par le renseignement satellitaire russe, précieux pour la précision des frappes. Ce soutien pourrait être plus ample encore qu’on ne veut l’admettre.
Dès lors, pourquoi tant de pudeur dans le choix des termes ? Une alliance est une association d’intérêts en vue d’établir un rapport de force favorable à la réalisation d’une entreprise en milieu conflictuel. Ni plus, ni moins. Il n’est pas dit que toute alliance devrait être formalisée et comprendre une clause de défense mutuelle. Certes, les rapports russo-iraniens ne sont pas sous-tendus par un profond amour réciproque. Aucunement altruistes, sacrificiels ou éternels, ils reposent sur la perception d’intérêts géopolitiques communs. Mais n’est-ce pas la loi du genre ?
Il faudrait s’interroger sur cette incapacité à désigner le réel, possible conséquence d’une saturation des esprits par la conjoncture géopolitique. Toujours est-il que l’alliance russo-iranienne, avec la Chine à l’arrière-plan, et les interdépendances entre les guerres d’Ukraine et d’Iran doivent être comprises. La guerre au Moyen-Orient met en évidence l’importance de l’arsenal iranien tandis que le blocage du détroit d’Ormuz menace l’équilibre du monde ; la Russie compte sur ce « front secondaire » pour aller de l’avant en Ukraine. Ne manque au tableau qu’une grave crise autour de Taïwan, dans la Méditerranée asiatique, avec ses conséquences en Asie-Pacifique.
Rassurons-nous, ce n’est pas une nouvelle guerre mondiale, mais une grande partie du monde est en guerre. Dans un tel contexte, les nations occidentales sont sous la menace d’une surextension géostratégique. Contre les vents mauvais, il leur faut être lucide et préserver l’essentiel, c’est à dire maintenir une unité géopolitique minimale et faire converger leurs conduites diplomatico-stratégiques.