10 mai 2026 • Desk Russie • Analyse •
L’organisation d’un sommet paneuropéen à Erevan au début de ce mois aura mis en exergue la fécondité diplomatique de la Communauté politique européenne, le rôle pivot de l’Arménie et aussi la force des liens transatlantiques entre le Vieux Continent et le Canada, ce géant nord-américain en gestation. En revanche, les conséquences de la guerre d’Iran pour le Caucase du Sud et leurs effets sur les enjeux de circulation entre la mer Noire et le bassin de la Caspienne ne semblent guère présents dans les esprits.
Entre la Russie au nord et l’Iran au sud, il importe de consolider et d’élargir l’axe de circulation entre l’Europe et l’Asie centrale, ce « milieu des empires » qui contient des ressources cruciales pour l’approvisionnement énergétique et minéral des pays européens. Mieux, l’Europe, avec ou sans les États-Unis, doit accroître son influence dans l’ancien Turkestan occidental, où se recoupent les zones d’influence de la Russie et de la Chine, associées dans le projet d’une « Grande Eurasie » censée mettre un point final à la longue hégémonie de l’Occident.
Pour développer cet axe de circulation, il est crucial que les ambitions russes en mer Noire soient contrecarrées, ce qui implique un soutien continu et renforcé à l’Ukraine, bouclier de l’Europe et premier garant de la liberté de navigation dans cette mer que Vladimir Poutine voudrait s’approprier. Au-delà se profile une coopération resserrée entre l’Ukraine, la Roumanie, la Bulgarie et la Turquie, adossée à une OTAN européanisée. En effet, la mer Noire, vue parfois comme une simple « arrière-cour » de la Méditerranée, commande l’accès au Caucase du Sud.
Le pivot arménien
Au Caucase du Sud, isthme d’environ 1 200 kilomètres entre la mer Noire et la Caspienne, l’Arménie est désormais le pivot des équilibres régionaux. Si les conditions géopolitiques le permettent, elle sera la clef qui ouvrira un corridor transcaucasien entre l’Europe, la Turquie et les États post-soviétiques d’Asie centrale, dont les dirigeants cherchent un contrepoids aux Russes et aux Chinois. Clef d’autant plus stratégique que la Russie, au fil des ans, accroît son emprise sur la Géorgie, cette Ultima Europa, territorialement amputée et placée sous la menace d’une nouvelle soviétisation (au sens géopolitique du terme).
Encore faudrait-il que les négociations entre Erevan et Bakou, ouvertes après la chute du Haut-Karabakh (2023), aboutissent à un traité de paix qui instaure un équilibre géopolitique ; c’est d’ailleurs le sens du partenariat stratégique tout juste signé entre Paris et Erevan (5 mai 2026). Si l’Union européenne en tant que telle n’est pas absente des négociations arméno-azerbaïdjanaises, les États-Unis sont très investis dans ce grand jeu diplomatico-stratégique dont les implications sont aussi logistiques et géoéconomiques.
En regard du mépris de l’administration Trump pour l’Europe, on peut s’étonner de l’intérêt porté à la périphérie caucasienne et à l’hinterland eurasiatique du Vieux Continent. Mais la diplomatie minérale et énergétique de Washington, obnubilée par les gisements de terres rares, les minerais dits « critiques » et les hydrocarbures, a ses raisons que le cœur ignore. Aussi l’administration Trump a-t-elle investi une partie de son capital politique dans cette affaire.
Le 8 août 2025, la Maison-Blanche a accueilli le Premier ministre arménien et le président azerbaïdjanais. Ils sont engagés sur l’ouverture d’une « Route Trump pour la paix et la prospérité internationale » (TRIPP : Trump Route for International Peace and Prosperity), grand projet logistique supposé étayer la paix entre les deux anciens belligérants. Depuis, le secrétaire d’État Marco Rubio a reçu son homologue arménien pour faire avancer ce projet (8 janvier 2026), et le vice-président James D. Vance a visité l’Arménie et l’Azerbaïdjan (9-11 février 2026). Il ne s’agit donc pas d’une toquade de Donald Trump.
En fait, le projet TRIPP s’inscrit dans le prolongement du « corridor de Zanguezour », réclamé par Bakou pour relier l’enclave du Nakhitchevan, et traverser sur 35 km la région du Siunik (le Sud arménien), le long de sa frontière avec l’Iran. Ce projet ouvrirait à la Turquie un accès direct à l’Azerbaïdjan, considéré comme une « nation sœur », et donc à la Caspienne et aux États turciques et musulmans d’Asie centrale (voir l’Organisation des États turciques). La différence entre les deux projets réside dans la préoccupation des États-Unis de contrecarrer une domination turco-azerbaïdjanaise sur l’Arménie, voire l’annexion du Siunik.
Un projet prométhéen
Le TRIPP ne correspond que partiellement à notre problématique géopolitique, celle d’un grand corridor Europe-Caucase-Asie centrale. Il est une composante du projet de TITR (Transcapian International Transport Route), plus souvent nommé le « Corridor médian ». Soutenu par l’Union européenne, ledit projet recouvre un ensemble d’infrastructures (voies ferrées, gazoducs, câbles électriques au travers de l’isthme caucasien, réseaux numériques, etc.), à construire ou à moderniser, support d’un vaste système de coopération énergétique, minérale et commerciale entre l’Europe et les profondeurs de l’Eurasie. Il s’inscrit dans l’Initiative Global Gateway (la réponse européenne aux nouvelles routes de la soie chinoises).
Les obstacles que ce projet prométhéen doit surmonter ne sauraient être négligés. Au préalable, il requiert une Ukraine libre et souveraine, capable de faire respecter avec ses alliés et partenaires le principe de la liberté de navigation en mer Noire. Cela a été dit, il faut aussi que la Turquie soit pleinement engagée dans la paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, l’avancée de ce processus autorisant la réouverture de sa frontière avec l’Arménie, fermée depuis 1993 au nom de la solidarité panturque (l’Azerbaïjan avait alors perdu le Haut-Karabakh). Certes, la rationalité économique va dans ce sens mais les passions nationales ne sont pas solubles dans le marché. De surcroît, les mobiles et les intérêts de la Turquie et ceux de l’Europe se recoupent mais ils ne coïncident pas.
Par ailleurs, le régime islamique d’Iran est hostile au TRIPP – la circulation des marchandises entre la Turquie, l’Azerbaïdjan et l’enclave du Nakhitchevan ne passerait plus par son territoire – et promeut un corridor nord-sud russo-iranien qui rivaliserait avec les grandes routes maritimes entre l’Europe et l’Asie (voir la route de Suez). La guerre en cours dans le golfe Arabo-Persique et ses approches (détroit d’Ormuz et golfe d’Oman) lui a donné l’occasion d’exprimer militairement son hostilité en envoyant des drones dans l’espace aérien turc et en frappant le territoire azerbaïdjanais (un avertissement). Enfin, la Russie et la Chine populaire voient l’Asie centrale comme un « pré carré » eurasiatique qu’il faut verrouiller.
À moins de croire à l’harmonie spontanée des intérêts géopolitiques des différents acteurs, les Européens comme les Américains se heurteront donc à leurs menées et manœuvres, de la mer Noire à la Caspienne. La « route Trump » et le TITR ne verront donc pas le jour sans résolution politique, pugnacité et patience stratégique. Il faudra notamment s’interroger sur la manière d’assurer la viabilité et la sécurité d’infrastructures à portée immédiate des frappes russes ou iraniennes.
En guise de conclusion
Les hésitations de Donald Trump dans le détroit d’Ormuz, dont les enjeux sont pourtant considérables et immédiats, laissent songeur : sa conception mafieuse de la violence physique, corrélée au lucre, n’est pas celle d’un chef de guerre, moins encore d’un grand politique. Au vrai, la rhétorique humanitaro-juridique de l’Europe n’est guère plus convaincante. Croirait-on que l’« éthique de la discussion » désarmera les ennemis de l’Occident ? N’est-elle pas le masque d’une sempiternelle politique d’apaisement ? Nous sommes face à un dilemme.
Pourtant, il faut penser et agir, élaborer la représentation d’un ensemble géopolitique paneuropéen, de l’Islande au Caucase, soit une Grande Europe en mesure d’assumer l’héritage de l’Occident et de se projeter dans l’avenir. En somme, une Europe impériale ouverte sur le Grand Large qui désenclaverait son hinterland eurasien. Une grande stratégie requiert une représentation géopolitique globale comparable à un champ magnétique, ce qui permet de fixer un cap et de s’y tenir.
