Légaliser l’euthanasie, c’est briser à jamais l’équation de l’humanité et du non possumus

Bérénice Levet, philosophe et essayiste, membre du Conseil d’orientation de l’Institut Thomas More

12 mai 2026 • Le Figaro • Opinion •


Si ôter la vie n’est plus considéré comme substantiellement contraire à la notion d’humanité, avec la légalisation de l’euthanasie, notre société risque de perdre ses repères moraux, pourtant nécessaires pour affronter la montée de la violence, s’inquiète la philosophe.


Depuis que la proposition de loi visant à légaliser l’euthanasie occupe nos débats, une image me hante : celle des trois Parques, ces divinités de la mythologie romaine qui filent, dévident et coupent le fil de la vie des hommes et auxquelles Rubens a donné son expression la plus puissante et inoubliable dans le cycle, que l’on peut admirer au Louvre, qu’il a consacré à la destinée de Marie de Médicis.

De fait, voter cette loi, c’est confier à de simples mortels et, en l’occurrence à des médecins, des êtres voués au service de la vie – ils en ont fait le serment –, le rôle et le pouvoir exorbitant de l’ultime déesse, Atropos, celle à qui revient l’âpre tâche de trancher, avec ses fatals ciseaux, le fil de la vie. Légaliser l’acte létal, c’est reconnaître aux hommes une prérogative que, dans leur grande sagesse, l’Antiquité et les religions avaient réservée aux dieux !

S’attaquer à la mort était inscrit dans le projet même de la modernité. L’émancipation est notre idole ; nous avons travaillé à couper chacun des fils qui nous reliaient à des réalités autres que la nôtre ; nous nous sommes rendus maîtres et possesseurs de la nature, hors de nous et en nous : même notre identité sexuée et sexuelle relevant désormais de notre choix ! Là où étaient la loi naturelle et ses commandements, nous avons institué l’homme et ses droits. L’homme moderne a été élevé au rang d’auteur et de législateur exclusif de son existence. Restait la mort qui, en toute souveraineté, sans nous consulter, a l’audace de venir nous faucher ! L’ultime résidu de fatalité ne pouvait échapper à la grande traque progressiste. « La France est en retard ! Il faut pouvoir désormais émanciper notre mort », résumait d’une formule aussi éloquente que glaçante, Guillaume Trichard, l’ex-grand maître du Grand Orient de France, en janvier 2024.

« Tu ne tueras point »

Reconnaître légalement le droit de demander et d’obtenir la mort n’obligerait personne à en faire le choix, nous répète-t-on. Argument doublement fallacieux. D’abord, parce que, et c’est un point régulièrement rappelé dans ces colonnes : une fois cette dite « liberté » légalisée, comment l’infirme, le vieillard égrotant, le moribond ne se sentirait-il pas coupable de s’obstiner à vivre, se sachant, ou se regardant, comme une charge pour les siens et un coût pour la société ? Comment avoir l’audace d’aspirer à persévérer dans l’existence alors même qu’il pourrait faire le choix de délivrer l’humanité de son onéreuse et… polluante présence. En effet, à l’argument économique en faveur de la mort s’ajoute désormais un motif écologique : « Le vieillissement nuit au climat », titrait en février 2024 le mensuel Sciences humaines, faisant écho à un rapport rédigé par des scientifiques du Centre commun de recherche, rattaché à la Commission européenne.

Il est un autre point, et ô combien majeur, à faire valoir contre cette thèse d’une liberté qui n’enlève rien à personne et que la réduction de la politique au rôle de servante des droits de l’individu nous a fatalement fait perdre de vue : les lois que nous votons disent l’idée que nous nous formons de l’homme et d’un monde civilisé. Ce n’est pas dramatiser à l’excès la question que de conclure à une rupture anthropologique et civilisationnelle. Rendre la mort légale, c’est lever l’interdit qui n’est pas que biblique mais qui est de l’humanité, et qui veut qu’être homme, c’est entendre résonner l’impératif : « Tu ne tueras point ». C’est briser à jamais l’équation de l’humanité et du non possumus. Et ce, qu’on croit au Ciel ou qu’on n’y croit pas.

Si être digne de notre humanité – et dieu, ou diable plutôt, sait si de la dignité on nous rebat les oreilles dans cette affaire d’euthanasie –, c’est ne pas donner la mort, comment peut-on autoriser le geste létal ? Le mystère qui enveloppe toute vie humaine, et qui fonde précisément l’interdit de tuer, aura été aboli.

Reconnaître à un simple mortel, et je le redis, en l’occurrence à un médecin, le droit de couper le fil de la vie, c’est ne plus regarder l’être humain comme « investi de mystère, ce mystère essentiel qui nous relie à l’absolu et qui fait de nous autre chose que des pantins funèbres ou risibles », comme l’écrit magnifiquement Cioran. Partant, soyons cohérents : comment pourrons-nous, une fois l’administration de la mort légalisée, continuer de déplorer la violence extrême dont notre jeunesse est capable ? Comment, dès lors que tuer n’est plus considéré comme substantiellement contraire à la notion d’humanité, nous montrer légitimement inquiets de l’indifférence avec laquelle des adolescents donnent la mort, comme si aucune hantise, aucune conscience, ne venait retenir leur bras ?

« Reste avec nous »

Je verserai une ultime pièce au dossier. Plus légère en apparence, en tout cas susceptible d’atteindre même ceux que les arguments théoriques et moraux peinent à ébranler. En avril 2021, chacun s’en souvient, dans une tribune du Figaro où il mettait en regard la médecine palliative et la possibilité de recourir à l’euthanasie, Michel Houellebecq avait eu ces mots poignants : « Je me vois très bien demander à mourir juste dans l’espoir qu’on me réponde : « Mais non, mais non, reste avec nous » ». Lorsque j’avais lu ces lignes, j’avais songé au chef-d’œuvre de Frank Capra, La Vie est belle. Menacé de faillite, George Bailey, admirablement incarné par James Stewart, s’apprête à se donner la mort. Survient alors un ange qui remonte avec lui tout le fil de son existence lui montrant les joies qu’il a procurées à ceux qui ont partagé sa vie, tout ce dont ils auraient été privés sans sa venue au monde. Et c’en est fini de ses velléités suicidaires.

Que la vie et le désir de rester en vie ne tiennent qu’à un fil et à la présence d’un être qui vous dit simplement « reste avec nous », un film récent de Jean-Pierre Améris, avec Valérie Lemercier et Gérard Darmon, en offre un beau témoignage. Aimons-nous vivants est un film plein de charme et de tendresse qui, sans pathos ni rien d’édifiant, montre qu’il suffit de presque rien pour renoncer à la mort. Victime d’un AVC sur scène, Antoine Toussaint, chanteur à succès, se voit condamné à renoncer à son métier, qui était toute sa raison de vivre. Il décide donc de recourir à l’euthanasie en Suisse. Dans le train qui l’y conduit, il croise Victoire, fantasque éclopée de la vie. Excentricité d’abord déroutante, voire assommante, pour celui qui a signé la reddition avec l’existence et ses épreuves, mais qu’Antoine reçoit bientôt comme un formidable appel de la vie et à la vie. Et le voici résolu à rompre le funeste pacte scellé avec le diable suisse qui, cependant, veille et revient à la charge : 60 % de risque de mort, 40 % de chance d’y échapper ? Faisons ensemble le pari de la vie !

Il ne s’agit en rien de faire montre d’indifférence pour la souffrance extrême et la douleur psychique et morale de se voir empêché et dépendant, mais plutôt que de vous transformer en apprentis sorciers, consacrez et concentrez, Mesdames et Messieurs, les sénateurs et députés, toute votre énergie législative à l’extension de l’arsenal des soins palliatifs.

« Dans un temps d’ignorance, on n’a aucun doute, même lorsque l’on fait les plus grands maux ; dans un temps de lumières, on tremble encore lorsqu’on fait les plus grands biens », écrivait Montesquieu. Même si, en toute sincérité, vous avez le sentiment que c’est un grand bien que de concéder ce droit, tremblez et retenez-vous de graver dans le marbre de la loi une décision qui change la face de l’humanité. De grâce, sénateurs et députés, attestez à la face du monde que la France reste un pays des Lumières !