23 juin 2026 • Hommage •
Jean-Sylvestre Mongrenier, directeur de recherche à l’Institut Thomas More, a été l’élève d’Yves Lacoste. Pour lui rendre hommage, il a choisi d’évoquer Hérodote, père de la géographie et figure tutélaire de l’École française de géopolitique.
Yves Lacoste n’est plus de ce monde mais le souvenir de cette grande âme demeurera et son œuvre continuera d’inspirer étudiants, disciples et épigones. Son élève et collaboratrice, Béatrice Giblin, directrice de la revue de géographie et de géopolitique Hérodote, a superbement évoqué la mémoire d’Yves Lacoste et retracé le cursus honorum du refondateur de l’Ecole française de géopolitique (Le Monde, 22 juin 2026). Que dire de plus ?
Nous conservons dans notre for intérieur le souvenir de l’enseignement dispensé lors du séminaire d’Yves Lacoste, le sourire et la bonhommie du personnage, ce qui n’excluait pas la vigueur du propos, ou encore le récit de ses échanges avec d’autres maîtres de la géographie et de l’histoire, voire des hommes de lettres, des scientifiques et des philosophes. En somme, Yves Lacoste exerçait son magistère avec une solennité bon enfant.
En guise d’hommage, nous avons souhaité écrire quelques mots sur Hérodote, qu’Yves Lacoste considérait être le père de la « géographie fondamentale », sorte de géopolitique avant l’heure dans un monde hellénique déchiré par les guerres entre cités, malgré la menace extérieure du Grand Roi (l’ennemi perse). Qualifié par Cicéron de « père de l’Histoire », Hérodote (484-420 av. J.C.) est né à Halicarnasse, en Grèce d’Ionie, sur la frange occidentale de l’Asie Mineure (la Turquie actuelle).
Contemporain de Périclès, le fameux stratège athénien, et de la guerre du Péloponnèse (431-404 av. J.-C.), il est l’historien des guerres médiques qui, précédemment, avaient opposé Athènes, Sparte et une ligue de cités grecques au puissant Empire perse ; les guerres médiques se déroulent en 490 et 480-479 av. J.-C., mais le conflit se perpétue sous diverses formes jusqu’au milieu du siècle suivant.
Hérodote met en perspective le grand affrontement entre Grecs et Barbares, archétype de la lutte entre la liberté et la servitude, ce puissant motif de la civilisation occidentale. Son « enquête » (Historié) fonde un genre distinct des récits mythiques, épiques et poétiques de l’époque : l’écrivain affirme sa volonté de poursuivre la vérité historique et de recueillir les exploits des hommes, cela afin de les arracher à l’oubli et de vaincre le temps, cette grande force de destruction. En effet, les Grecs de l’Antiquité ne conçoivent pas le temps comme le vecteur d’un projet théologico-historique (leur vue-du-monde est cosmologico-théologique).
Refondateur de l’« École géopolitique française », Yves Lacoste voit en Hérodote, auteur d’une grande fresque géographique sans précédent dans l’histoire de l’humanité, un géographe de premier ordre dont la perception du monde et les idées sont toujours stimulantes : Hérodote voyage dans le bassin méditerranéen et en Orient, observe, questionne et relate. Son œuvre suscite l’intérêt de Périclès et des Athéniens qui l’invitent à prononcer plusieurs conférences devant l’Ecclesia (l’assemblée des citoyens) ; il reçoit d’Athènes une importante compensation financière (des frais de mission en quelque sorte) et participe à plusieurs entreprises de la cité attique, dans le bassin pontique (la mer Noire) et dans le sud de la péninsule Italique (fondation de la colonie de Thourioi, sur le golfe de Tarente). L’une de ces expéditions maritimes aurait même associé Hérodote et Périclès (la documentation historique ne permet pas de l’affirmer avec certitude).
Dans son célèbre La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre (1976) – dont le titre et la thèse principale contrarièrent les tenants d’une géographicité restreinte et d’un savoir « bonasse » et « fastidieux » –, Yves Lacoste pose donc Hérodote en « père de la Géographie ». Cette même année, était fondé le trimestriel Hérodote, bientôt sous-titré Revue de géographie et de géopolitique. Certains regrettent alors qu’Yves Lacoste prétende arracher Hérodote à l’Histoire, d’autres condamnent l’emploi du terme de « géopolitique », faussement assimilé à la Geopolitik (c’est une autre question).
De fait, les préoccupations historiques, ethnographiques et géographiques d’Hérodote ne relèvent pas d’un simple exotisme. Il s’agit, selon Yves Lacoste, d’une « géographie fondamentale », active et à finalité stratégique, qui préfigure la géopolitique, un savoir-penser l’espace défini comme étude et analyse des rivalités de pouvoirs, sur et pour des territoires de toutes tailles. Outre les configurations spatiales et le rapport des forces sur le « terrain », cette géopolitique implique l’analyse des représentations des protagonistes, à la fois grilles de lecture du monde et matrices de leur action diplomatico-stratégique.
En se référant à Hérodote, Yves Lacoste ouvre un débat sur le statut et l’ancienneté de la géopolitique : les Grecs et les Romains ont-ils connu une forme de géopolitique, sinon comme discipline académique, du moins comme savoir-faire, stratégie élargie et pratique concrète ? D’aucuns y voient une impossibilité épistémique mais ils concèdent que Grecs et Romains, dans leurs guerres et le gouvernement des territoires conquis, pratiquaient diverses formes de géostratégie. N’était-ce pas là une « pré-géopolitique », à l’état subconscient ? Les historiens de l’Antiquité résistent à l’idée mais la thèse d’Yves Lacoste semble fondée. Il faudra y revenir.
Notons par ailleurs que l’œuvre d’Hérodote contient la première classification des régimes politiques (monarchie, aristocratie et démocratie), reprise et développée ensuite par Platon, Aristote, Polybe et la philosophie politique occidentale. Aussi Hérodote pourrait-il être vu comme l’ancêtre de la science politique. Au fil de ses voyages dans une grande partie de l’œkoumène, il se fait aussi ethnographe, son « enquête » contenant de nombreuses descriptions des mœurs, des mentalités et des cultes des peuples qu’il rencontre.
Sous cet angle encore, Yves Lacoste aura été particulièrement inspiré de poser Hérodote en père de la géographie fondamentale, une géopolitique qui s’enracine dans l’être-au-monde. Tout en voulant étendre l’approche géographique à de nouveaux champs du savoir, ce qui est le propre d’une discipline dynamique, en renouvellement, lui-même était soucieux de poser la géographie au carrefour des sciences humaines. Point de géopolitique sans histoire, science politique, stratégie et ethnologie (lato sensu). Aujourd’hui, les sciences de l’information et les technologies numériques sont aussi mises à contribution.
Cela n’allait pas sans un certain esprit de conquête, à la manière de ce que Fernand Braudel fit dans son domaine propre (voir l’« historicisme » du refondateur de l’École des Annales, cet impérialisme de l’histoire). Le regard malicieux, Yves Lacoste concédait la chose avec espièglerie, soulignant le fait que toute science procédait ainsi.
De tempérament pacifique, Yves Lacoste avait donc le sens du conflit, le « polemos » d’Hérodote et des anciens Grecs, ce conflit qui constitue la donnée première de toute étude géopolitique. Avec la distance critique requise toutefois, celle dont témoigne celui qui, dans son histoire des guerres médiques, se révèle comme père de l’Histoire et de la Géographie. Nous ne doutons pas que les deux hommes se retrouveront aux Champs élyséens.