Suicide assisté · Quand la loi choisit de ne plus écouter l’appel des plus vulnérables

Christian Flavigny, directeur de recherche à l’Institut Thomas More

6 juillet 2026 • Valeurs actuelles • Analyse •


Christian Flavigny, pédopsychiatre, directeur de recherches à l’Institut Thomas More et auteur de La France écartelée (éd. Pierre Téqui, 2026), s’oppose au projet de loi sur le suicide assisté, dont le vote définitif est prévu le 15 juillet à l’Assemblée. Son expérience clinique auprès des adolescents et des personnes vulnérables le montre : l’intention suicidaire est moins un désir de mourir qu’un appel muet à l’entourage, la manifestation d’une crainte de peser sur les siens. Légaliser la mort provoquée revient à demander aux soignants de rester sourds à cette détresse.


Le projet de légalisation du suicide assisté, promis au vote définitif de l’Assemblée nationale le 15 juillet prochain, soulève l’émoi. C’est qu’il violente deux principes fondamentaux de la vie psychique de tous et, du coup, la société française tout entière.

Le premier : l’intention suicidaire n’est jamais une demande de mourir. Les adolescents nous l’enseignent. Première cause de létalité à leur âge, la tentative de suicide et ses équivalents que sont les provocations du danger, tutoiement ordalique de la mort, ne réclament pas la mort libératrice. Ils clament une crainte d’avoir déçu ceux qu’ils aiment, interpellant les vivants : « je ne me sens pas à la hauteur des attentes que je voulais honorer pour me sentir digne de vous, j’estime donc ne pas mériter de vivre ». En filigrane : qu’en pensez-vous ? La tragédie suicidaire est la demande de rebattre les cartes de la vie, c’est la quête d’une autre vie que le jeune se sente à même de vivre, débarrassée du sentiment intime et térébrant de n’avoir pas été l’enfant gratifiant qu’il aurait tant aimé être.

Là intervient le deuxième principe psychique : le jeune, en situation de vulnérabilité, s’accuse d’être le fautif, se reprochant de n’avoir pas été à la hauteur des attentes l’ayant concerné. Il s’en impute la responsabilité, ce qui rend la souffrance inexprimable, répliquée sur soi. La mésestime de soi entraîne dans un cercle vicieux tragique : l’acte suicidaire est le soulagement paradoxal d’un désarroi que tourmentait la demande de renaître.

C’est pourquoi lorsque nous autres, pédopsychiatres, pouvons intervenir à temps, nous travaillons à permettre aux jeunes de se dégager d’attentes qui les submergent, parce qu’ils les idéalisent : elles ont miroité comme une exigence dont ils se font défaut de ne pas être parvenus à la satisfaire. La crainte, fondée ou non, de décevoir ses proches est le déclencheur de l’intention suicidaire.

Cette leçon de vie hante tous les âges en situation de dépendance. S’agissant des personnes âgées et de celles affaiblies par la maladie, c’est la crainte que leurs vies « diminuées » pèsent sur celles de leurs proches. D’où provient que le consentement « libre et éclairé » affiche la facette « digne » du message mais qu’il étouffe l’adresse que la vulnérabilité empêche de confier : elle ne peut qu’être devinée. Dans les situations de dépendance, tous âges confondus, l’intention suicidaire contient une supplique enfouie : avoir confirmation que sa vie devienne (pour le jeune) ou demeure (pour la personne âgée ou malade) vivable dans le regard d’autrui.

« Ma vie est-elle suffisant bonheur pour vous autres, bien portants, ou bien vous est-elle devenue pesant fardeau ? Répondez-moi par l’attitude, et non par des mots ». Cela explique le refus unanime des soignants : la facette enfouie de la demande, ils la liront dans la détresse silencieuse du regard. La loi les contraignant à provoquer la mort les veut sourds au désarroi. Cette indignité leur est réclamée au nom de celle du moriturus, prié d’affronter la mort sans encombrer les vivants de leurs scrupules.

Qu’en sera-t-il, plus encore, de la version grave de la dépression, que l’on appelle en termes psychiatriques la « mélancolie » ? Le patient s’est convaincu de ne pas mériter de vivre, s’estimant fautif de méfaits imaginaires le condamnant à la peine capitale. À l’argument du respect de la personne et du primat donné à son « ressenti », la prochaine version de la loi nous réserve-t-elle de requérir des psychiatres qu’ils exécutent le verdict psychique que leur patient s’impose, plutôt que de soulager les auto-reproches dont il s’accable ?

Mais la radicalité du projet de loi éclaire la motivation secrète de ses rédacteurs. Il est significatif qu’ils tiennent à museler sa contestation possible par des établissements privés – entendez catholiques – n’acceptant aucune clause de conscience. Ils veulent débouter toute compassion à l’égard des faibles et des vulnérables, attitude qu’inspirait à la société française son héritage catholique. Un héritage que les élites du pays déconstruisent depuis plusieurs décennies. L’approche anglo-saxonne d’inspiration protestante, voilà selon eux la voie de la « modernité ». Elle valorise la démarche « affirmative » dans les débats sociétaux : ce fut le coming out, puis la trans-affirmation et ce serait donc désormais la confrontation digne et résolue à la mort : plus « dynamique » en effet que la « sédation profonde », accomplie par des soignants attentionnés, d’ailleurs convaincus de s’abstenir de tout acharnement thérapeutique.

La loi prévue est une trahison culturelle. Une de plus. Un règlement de compte de plus avec la tradition catholique de la culture française, une imposition de plus de la manière nord-américaine qui miroite aux yeux des décideurs des feux de la « modernité ». Voilà pourquoi tous les « progressistes » la soutiennent ardemment.