23 juillet 2026 • Le Figaro • Opinion •
Alors que le nouveau premier ministre britannique hérite d’un système politique en panne, il doit développer une vision capable de restaurer le primat du politique sur le droit et la bureaucratie, analyse Adrian Pabst.
Andy Burnham, le nouveau premier ministre britannique qui vient de succéder à Keir Starmer, assume la lourde tâche de gouverner un pays devenu ingouvernable. Depuis le vote du Brexit en 2016, le Royaume-Uni a connu sept premiers ministres et autant de ministres des finances. Le vieux paysage partisan se délite. À mesure que les partis historiques perdent leur emprise, les populismes gagnent du terrain, de la gauche révolutionnaire écologiste à la droite radicale de Nigel Farage. Longtemps réputé pour sa stabilité bipartisane, le système politique britannique est aujourd’hui en panne.
Élu premier secrétaire du Parti travailliste britannique vendredi dernier, Andy Burnham est largement inconnu du grand public. Son parcours politique est typique d’un membre de gauche social-démocrate d’outre-Manche : diplômé de Cambridge, conseiller politique, député et ministre des gouvernements de Tony Blair et de Gordon Brown. À l’issue des défaites des travaillistes aux élections législatives de 2010 et 2015, il échoue à deux reprises dans sa tentative de prendre le contrôle de son parti, notamment contre le trotskiste Jeremy Corbyn.
Déçu par la politique nationale, il est élu en 2017 maire de Manchester, deuxième ville du pays, où il développe un modèle paradoxal de « socialisme favorable aux entreprises » visant à concilier investissement privé et justice économique. Sa politique contribue à l’essor économique de Manchester, alors que le reste du Royaume-Uni sombre dans la stagnation. Fort de cette expérience, c’est sur ces bases qu’il compte bâtir son programme de gouvernement.
Au cœur de son projet politique, il y a le constat que la révolution néolibérale initiée par Margaret Thatcher et accomplie par Tony Blair a mis le pays à genou. Dans son premier discours le 20 juillet à Downing Street, Andy Burnham l’a redit : à la centralisation du pouvoir politique a répondu la privatisation du pouvoir économique. Dans le même mouvement, une grande partie du pays a été désindustrialisée et ne s’en est jamais remise. Depuis le Brexit, l’Angleterre périphérique est en révolte contre les élites londoniennes.
D’où le défi d’imaginer un nouveau modèle politique et économique, axé sur la décentralisation du pays et un contrôle public renforcé des secteurs stratégiques afin de rendre les services publics plus accessibles, notamment l’eau et l’électricité dont la privatisation a été une catastrophe. Alors que Margaret Thatcher et Tony Blair ont sous-traité toute politique industrielle au libre-marché qui a misé sur les seuls secteurs de la finance et la tech, Andy Burnham vise à réindustrialiser le pays grâce à une politique de commande et d’achats publics au service de l’industrie britannique.
Toutefois, le nouveau premier ministre doit résoudre trois paradoxes. Le premier est celui d’un pouvoir sans puissance. Le scrutin majoritaire produit des gouvernements dotés de larges majorités parlementaires, censées garantir la stabilité. Pourtant, ceux-ci se désagrègent rapidement : celui de Keir Starmer s’est fissuré moins de deux ans après une victoire écrasante, celui de Boris Johnson en moins de trois. Les premiers ministres disposent d’un mandat démocratique, mais délèguent les décisions essentielles aux tribunaux et aux quangos — ces agences publiques indépendantes et «comités Théodules» qui occupent une place croissante dans la gouvernance britannique. Le parlement se proclame souverain, tout en s’en remettant au règne des juristes du droit international. Les citoyens se sentent dépossédés de leur pouvoir et la classe politique de Westminster éprouve le même sentiment d’impuissance.
Le deuxième paradoxe est celui d’un État hypercentralisé et pourtant singulièrement inefficace. Le gouvernement central perçoit près de 92 % des recettes fiscales et contrôle environ 80 % des dépenses publiques du Royaume-Uni. Il s’immisce dans les moindres aspects de la vie quotidienne, tout en se révélant incapable d’accomplir efficacement les grandes missions qui lui incombent, comme assurer des services publics de qualité, investir dans les infrastructures, conduire une véritable politique industrielle, garantir la sécurité énergétique, financer les entreprises britanniques ou encore défendre le pays. Tandis que les grandes métropoles prospèrent, la périphérie s’enfonce dans le déclin. L’État central est devenu aussi omniprésent que fragile.
Le troisième paradoxe est celui d’une économie riche dont la population s’appauvrit. Alors que les prix des actifs s’envolent et que le patrimoine se concentre dans un nombre de mains toujours plus restreint, les salaires et le niveau de vie de millions de Britanniques stagnent depuis la crise financière de 2008. La City de Londres dirige davantage de capitaux vers l’étranger qu’elle n’en investit dans la production nationale. Les jeunes entreprises les plus prometteuses du pays peinent à trouver des financements et finissent souvent absorbées par des fonds d’investissement étrangers. Par ailleurs, les salaires insuffisants sont compensés par les aides sociales qui parfois même découragent l’activité. Le capitalisme dominé par la finance et les géants de la technologie a finalement eu raison de l’économie de marché.
Mais la stratégie politique d’Andy Burnham, aussi cohérente soit-elle, ne peut réussir sans une conviction fondamentale : celle de la capacité de l’action publique à transformer le réel. Encore faut-il que l’État dispose de moyens d’action… Or le système de gouvernance actuel ne cesse d’éroder cette capacité. Au fil des décennies, les gouvernements britanniques ont renoncé à être véritablement politiques. Ils sont devenus procéduraux, juridicarisés et administratifs, davantage mobilisés par le souci de la conformité que par celui de la décision et du courage. Les dirigeants politiques se sont progressivement mués en gestionnaires des ressources humaines et des bureaucrates anonymes.
Gouverner implique la primauté du politique sur le droit, la technologie et le capital. Par conséquent, Andy Burnham doit définir sa vision politique. Longtemps associé à l’aile progressiste du parti qui prône l’autonomie, l’identité mondialiste et une politique des frontières ouvertes, il a compris qu’une majorité populaire aspirait à une plus grande solidarité, à une véritable fierté nationale et à une immigration encadrée.
C’est la raison pour laquelle il a soutenu l’approche ferme de la ministre de l’Intérieur Shabana Mahmood, dont il a renouvelé les fonctions. Issue du Blue Labour, courant conservateur du Parti travailliste, elle a supprimé l’accès automatique aux aides sociales pour les demandeurs d’asile qui ont le droit de travailler et qui peuvent ainsi subvenir à leurs besoins. Pour Andy Burnham, la baisse de l’immigration est une condition nécessaire pour regagner la confiance du peuple envers les élites politiques, tout comme des mesures concrètes pour améliorer le pouvoir d’achat et retisser le lien social pour renforcer le sentiment d’appartenance nationale.
Ce nouvel âge politique est paradoxal : à la fois fragmenté et unificateur, conflictuel et coopératif, empreint de crainte et porteur d’espoir. Dans ce contexte délicat, Andy Burnham saura-t-il surmonter l’héritage encombrant de cette dernière décennie de politique ?