20 août 2026 • L’Express • Analyse •
Après le Portugal, l’Irlande, la Grèce, l’Estonie et la Slovénie et la Bulgarie, Alban Magro poursuit son tour d’Europe des expériences et des bonnes pratiques en matière de politique économique. Dans les années 1990, l’État scandinave a réformé, sous la contrainte, son modèle économique et social. La France attendra-t-elle, comme lui, de percuter le mur ?
Peut-on concilier un haut niveau de prestations sociales avec une liberté économique suffisante pour, tout à la fois, protéger les citoyens et libérer l’activité productive ? L’exemple suédois est, sur ce point, particulièrement éclairant. Il devrait nous alerter au plus haut point, nous qui, dans la France de 2026, peinons à nous délivrer d’un poids financier de plus en plus contraignant.
Le constat est implacable. Notre dette publique a franchi les 3 536 milliards d’euros au premier trimestre 2026, soit 117,5 % du PIB, ce qui place la France au troisième rang des pays les plus endettés de la zone euro, derrière la Grèce et l’Italie. Nos dépenses publiques s’élèvent à 57,2 % du PIB, l’un des deux plus hauts niveaux de l’Union européenne, et notre déficit reste à 5,1 % du PIB.
Que peut nous apprendre la Suède ? Elle maintient ses dépenses publiques autour de 50,7 % du PIB, près de sept points de moins que nous, pour une dette ramenée à 34,8 % du PIB. Sur le plan productif, elle est devenue une référence : plus de 500 sociétés y ont été cotées en une décennie, davantage que la France, l’Allemagne, l’Espagne et les Pays-Bas réunis. Le tout en conservant une protection sociale de haut niveau et des services publics réputés.
Pourtant, le ciel nordique n’a pas toujours été dégagé. La Suède des années 1990 ressemblait, en pire, à la France d’aujourd’hui : ses dépenses publiques culminèrent en 1993 à plus de 70 % du PIB, son déficit à 13 %, son PIB chuta trois années de suite et le chômage bondit de neuf points. Le modèle social suédois, pourtant admiré dans le monde entier, était au bord de l’effondrement.
Ce choc provoqua une prise de conscience rare, dans l’opinion comme chez les élites, sociaux-démocrates compris. La commission Lindbeck produisit en 1993 cent treize recommandations posant les bases d’un cadre budgétaire bien plus strict. Plusieurs leviers furent actionnés : décentralisation de l’école et de la santé au plus près du terrain, allègement drastique de la bureaucratie d’État, privatisations ciblées. S’y ajouta une décision décisive : la Suède introduisit en 1997 un plafond de dépenses voté trois ans à l’avance, adossé non à une simple limite de déficit, mais à un objectif d’excédent budgétaire et à une dette ancrée autour de 35 % du PIB. Elle s’est imposée de dégager des surplus en période faste pour réduire activement sa dette, et l’a, en un quart de siècle, réduite de près de moitié.
Les Suédois avaient compris une vérité simple : laisser filer la dette, c’est rendre l’État prisonnier de sa charge d’intérêts. C’est précisément le piège qui se referme sur la France. La charge de la dette pour l’ensemble des administrations publiques atteint 67 milliards d’euros en 2025 et devient le premier poste budgétaire de l’État, devant l’enseignement scolaire. Il dépasse également le budget de la Défense, pourtant en pleine remontée. Et la Cour des comptes prévient : à trajectoire constante, la charge grimperait à 107 milliards d’euros dès 2029, puis 124 milliards en 2031. Concrètement, d’ici trois ans, l’équivalent de la totalité de l’impôt sur le revenu des Français partirait chaque année dans le seul paiement des intérêts. Pas un hôpital, pas une école, pas un régiment : des intérêts.
L’honnêteté commande toutefois de reconnaître les limites de la comparaison. La Suède disposait de leviers que nous n’avons pas : la dépréciation de la couronne, impossible dans l’euro, a joué un rôle majeur dans son redressement, et la commission Lindbeck inspirait confiance à tous les partis, là où notre vie politique reste fragmentée. On objectera aussi, à juste titre, que le ratio dépenses/PIB est sensible aux conventions comptables, que la libéralisation scolaire suédoise est critiquée pour ses effets sur les inégalités et que la reprise doit beaucoup au cycle mondial. Ces nuances sont réelles. Aucune n’efface pourtant l’essentiel : une dette divisée par deux, des comptes durablement équilibrés, une économie restée prospère.
Ces réserves renforcent même la leçon. Puisque nous ne disposons ni de la béquille monétaire ni d’un consensus aisé, l’effort doit être plus précoce et plus méthodique, non pas moindre. La Suède a attendu la catastrophe pour agir, et l’a payée de trois années de récession. La seule question qui vaille est donc celle-ci : attendrons-nous le mur ? Ou saurons-nous engager dès maintenant des réformes exigeantes, impopulaires à court terme, mais seules à même de nous garantir des comptes sains, et une France souveraine, libre d’investir dans son avenir plutôt que de payer indéfiniment les erreurs de son passé ?
