8 septembre 2026 • Nouvelle Revue Politique • Opinion •
Il est des évidences que notre époque, à force de réglementer les choses simples, finit par oublier. La première d’entre elles tient en quelques mots : sans eau, il n’y a pas de vivant. Pas d’arbre, pas de forêt, pas de prairie, pas de vigne, pas de blé. Pas d’élevage. Pas de biodiversité. Pas d’alimentation. Une plante privée d’eau ne devient pas « sobre » : elle dépérit. Un arbre soumis trop longtemps au stress hydrique ne remplit pas un formulaire de dérogation : il sèche. Et pourtant, chaque fois que revient la sécheresse, nous rejouons la même pièce. L’eau manque ? On réunit une commission. On établit une carte. On définit des seuils. On publie un arrêté. On restreint, on interdit, on contrôle. Lorsque la crise est là, il faut évidemment arbitrer. Mais la restriction est une médecine d’urgence. Elle ne peut pas tenir lieu de politique de l’eau. D’autant que la France n’est pas un pays sans eau.
500 milliards de mètres cubes
Chaque année, la France hexagonale reçoit en moyenne 503 milliards de mètres cubes d’eau sous forme de pluie et de neige. Environ 314 milliards retournent dans l’atmosphère par évaporation et évapotranspiration. En tenant compte des apports venus de nos voisins, notre ressource annuelle renouvelable représente environ 200 milliards de mètres cubes, dont 176 milliards finissent par s’écouler vers la mer (1).
Bien sûr, cela ne signifie pas que ces 176 milliards pourraient être captés ! Et heureusement : cette eau alimente les nappes, les rivières, les estuaires et les écosystèmes. Mais enfin, regardons notre pays tel qu’il est : la France n’est pas le Sahel. Notre problème n’est pas d’abord celui de l’absence d’eau. Il est celui de sa répartition dans le temps et dans l’espace. Le programme scientifique national Explore2, conduit par l’INRAE et l’Office international de l’eau, a précisément étudié les conséquences du changement climatique sur l’hydrologie française jusqu’à la fin du siècle (2). Ses travaux montrent que le défi sera de plus en plus celui de la saisonnalité, de l’évapotranspiration, des étiages et de la disponibilité de l’eau au moment où nous en avons besoin. Autrement dit : l’eau continuera de tomber, mais pas nécessairement au bon endroit ni au bon moment.
La question devient alors presque enfantine : que faisons-nous de l’eau lorsqu’elle tombe ? Trop souvent, nous la regardons passer. Elle ruisselle. Elle provoque parfois des inondations. Elle gonfle nos fleuves. Elle rejoint la mer. Puis arrivent juin, juillet et août, et nous découvrons qu’elle manque. Nous sommes devenus remarquablement efficaces pour administrer la pénurie, et singulièrement timides lorsqu’il s’agit d’organiser l’abondance.
Quand les hommes aménageaient l’eau
Nos ancêtres avaient une autre conception du progrès. Il y a deux mille ans, les Romains construisaient des aqueducs pour conduire l’eau là où les hommes en avaient besoin. Aujourd’hui, nous entretenons avec admiration le Pont du Gard. Nous célébrons le génie de ceux qui l’ont construit. Mais avons-nous conservé leur audace ? Au XVIIe siècle, Pierre-Paul Riquet entreprit le canal du Midi. Il fallut trouver l’eau, la capter, la stocker, la conduire jusqu’au seuil de Naurouze : avant d’être une voie de navigation, le canal fut un formidable défi hydraulique. Après Riquet, les générations suivantes continuèrent l’œuvre. Elles plantèrent les berges, d’abord de saules pour les stabiliser, puis de mûriers, de peupliers et, plus tard, de platanes. Les arbres consolidèrent les rives et formèrent progressivement cette extraordinaire voûte végétale qui apporte aussi de l’ombre au canal (3). Il y a là une leçon pour notre époque : gérer l’eau, ce n’est pas seulement gérer des volumes. C’est aussi ralentir son parcours, protéger ses berges, créer de l’ombre, préserver sa fraîcheur.
Nos voisins espagnols l’ont compris à leur manière. Le transfert Tage-Segura, mis en service en 1979, relie plusieurs bassins et peut légalement transférer jusqu’à 600 millions de mètres cubes par an, destinés notamment à l’alimentation en eau et à l’irrigation (4). Israël, confronté à une rareté autrement plus sévère que la nôtre, a développé le goutte-à-goutte, le recyclage des eaux usées, le dessalement et de grandes infrastructures hydrauliques. Là où l’eau était rare, les hommes ont inventé. Et nous, qui recevons 500 milliards de mètres cubes par an, nous expliquerions que notre principale politique consiste à apprendre à nous en passer ?
Le paradoxe de la gouttière
Nous avons même inventé un paradoxe assez savoureux. Partout en France, nous encourageons les particuliers à installer des récupérateurs d’eau sous leurs gouttières. Certaines collectivités les subventionnent ou les distribuent. Et nous avons raison : Le principe est d’une simplicité biblique : recueillir l’eau lorsqu’elle tombe pour l’utiliser lorsqu’elle ne tombe plus. Mais lorsqu’un agriculteur veut appliquer ce même raisonnement à l’échelle de son exploitation commencent les études, les autorisations, les procédures, les recours, les contentieux.
Évidemment, une retenue agricole de plusieurs milliers de mètres cubes n’est pas une cuve de jardin. Son impact doit être mesuré. Les nappes et les cours d’eau doivent être protégés. Chaque situation hydrologique est différente. Mais une retenue de substitution repose précisément sur l’idée de prélever pendant la période de hautes eaux pour éviter ou diminuer les prélèvements lorsque l’eau devient rare (5). Le principe reste donc le même : stocker lorsque l’eau est disponible pour pouvoir l’utiliser lorsqu’elle manque. Comment ce qui est une vertu sous une gouttière pourrait-il devenir, par principe, un péché au bord d’un champ ?
Il nous faut aussi transporter l’eau
Il faut aller plus loin. Pourquoi l’eau devrait-elle nécessairement être consommée à l’endroit exact où elle tombe ? Nous transportons l’électricité sur des centaines de kilomètres. Nous transportons le gaz. Le pétrole. Les marchandises. Les données. Mais l’eau, première infrastructure du vivant, devrait être condamnée à demeurer prisonnière de son bassin versant ? Il ne s’agit évidemment pas d’assécher la Bretagne pour arroser la Provence ! Il s’agit de retrouver la liberté d’étudier, d’expérimenter et d’inventer.
Le Vendéen Jean-Michel Poupeau a travaillé ainsi sur un concept d’« Aquaroute », destiné à capter certains excédents hydriques, à les stocker puis à les redistribuer vers des territoires déficitaires. Il avait envisagé notamment une première infrastructure entre Fontenay-le-Comte et La Rochelle, susceptible d’être reliée à différents réservoirs (6). Peut-être certaines Aquaroutes deviendront-elles demain une évidence. Mais c’est ainsi que naît le progrès : on commence par laisser quelqu’un avoir une idée.
Garder aussi l’eau fraîche
Il faut également cesser de ne penser l’eau qu’en mètres cubes. Sa température compte. Avec les fortes chaleurs et les sécheresses, la température des cours d’eau augmente tandis que leur débit diminue. Cela affecte les écosystèmes, mais peut aussi contraindre le fonctionnement de certaines centrales nucléaires situées au bord des fleuves, les rejets thermiques étant strictement encadrés pour protéger le milieu aquatique (7). Voilà encore un formidable terrain d’innovation. Restaurer les ripisylves. Replanter des arbres le long de certaines berges. Créer de l’ombre. Restaurer des bras secondaires. Favoriser les zones humides. Soutenir certains débits d’étiage lorsque les conditions le permettent. Réfléchir à la gestion coordonnée des barrages et des retenues.
L’arbre lui-même peut devenir une infrastructure hydraulique. L’eau, l’agriculture, la forêt, l’énergie, la prévention des incendies et la biodiversité ne sont pas six politiques différentes. Elles appartiennent au même cycle du vivant.
L’eau qui nourrit
Car l’agriculture permet de comprendre une autre évidence : l’eau n’est pas seulement « consommée ». Elle est aussi transformée en vivant. Avec de l’eau, du carbone, de l’énergie solaire et les éléments du sol, la plante produit des racines, des feuilles, des fruits, des grains, du bois. À l’échelle mondiale, environ 20 % des terres cultivées sont irriguées et produisent environ 40 % des cultures alimentaires mondiales (8). Cela ne signifie évidemment pas qu’il faille irriguer partout. Cela signifie que l’eau, lorsqu’elle est disponible et intelligemment utilisée, permet de produire davantage, de sécuriser les rendements et de nourrir.
Lorsque la plante manque d’eau, le rendement baisse. Lorsque la prairie grille, l’éleveur doit trouver ailleurs le fourrage qu’elle n’a pas produit. Lorsque les arbres subissent des stress hydriques répétés, ils deviennent plus vulnérables. Lorsque les sols et la végétation s’assèchent, les territoires deviennent plus exposés aux incendies. Restreindre durablement l’accès du vivant à l’eau, c’est restreindre le vivant.
La France a de l’eau : elle a donc des devoirs
Notre responsabilité dépasse d’ailleurs largement nos frontières. Tous les pays n’ont pas notre chance. Le café ne pousse pas en France métropolitaine. Le cacao non plus. La banane préfère les tropiques à la Beauce. Cela ne nous choque pas. Nous savons que la géographie, le climat, les sols et l’eau déterminent les lieux de production. Pourquoi oublier cette évidence lorsqu’il s’agit du blé ? Les lieux de production ne correspondent pas nécessairement aux lieux de consommation. Ainsi de nombreux pays consomme le blé (pain, semoule, pâtes, etc.) mais n’en produisent pas.
La France possède des terres fertiles, un climat tempéré, des agriculteurs compétents, une recherche agronomique remarquable et une ressource en eau importante. Cette chance nous donne une responsabilité. Nous devons produire. Pour nous-mêmes d’abord, car la souveraineté alimentaire est une composante de l’indépendance nationale. Mais aussi pour contribuer à nourrir le monde.
Il serait tout de même singulier de prétendre économiser l’eau française en important davantage de produits provenant de régions où l’eau est beaucoup plus rare. Il serait particulièrement égoïste de renoncer à produire les denrées que nous pouvons produire et dont le monde a besoin. Les hydrologues parlent d’« eau virtuelle » pour désigner l’eau mobilisée pour produire les biens que nous échangeons (9). Une politique qui réduirait notre empreinte hydrique nationale en renonçant à produire pourrait donc, dans certains cas, ne faire que délocaliser notre consommation d’eau, parfois vers des zones où elle est beaucoup moins abondante qu’en France. La véritable écologie ne consiste pas à déplacer notre empreinte. Elle consiste à produire là où il est écologiquement, agronomiquement et économiquement raisonnable de produire. La France est une grande puissance agricole. Elle doit tenir son rang.
Surtout, ne créons pas un ministère de l’Eau
Et voilà que, face à la sécheresse de cet été, notre vieux réflexe français revient. Un plan ! Gabriel Attal propose un plan « massif » sur l’eau et même la création d’un ministère de l’Eau (10). Comme si nous manquions d’administrations ! Nous avons déjà six agences de l’eau, des comités de bassin, des établissements publics territoriaux de bassin, des syndicats de rivière, des services de l’État (DDTM, DREAL), des collectivités compétentes, des SAGE, des SDAGE et un « Plan eau » national de 53 mesures, dont de multiples études, présenté en 2023 et toujours en cours de déploiement (11).
Le problème français n’est décidément pas que personne ne s’occupe de l’eau. C’est peut-être que trop de monde s’en occupe à la place de ceux qui la connaissent. Prenons l’exemple du logement : nous avons multiplié depuis des décennies les plans, dispositifs, normes et administrations. Le résultat est sous nos yeux : une crise qualifiée aujourd’hui par les pouvoirs publics eux-mêmes de « structurelle et profonde », après un effondrement de la construction neuve (12). Ne faisons pas subir à l’eau le même traitement. Après avoir administré la pénurie de logements, gardons-nous d’administrer demain la pénurie d’eau.
Un ministère de l’Eau ne fera pas tomber un millimètre de pluie supplémentaire. Et surtout, un ministère ne connaîtra jamais mieux un bassin versant que ceux qui y vivent.
L’eau est locale
Car l’eau est, par excellence, le domaine de la subsidiarité. Un sol argileux de Gironde n’est pas la nappe de Beauce. Un torrent alpin n’est pas la Garonne. Une retenue collinaire du Lot-et-Garonne n’est pas un barrage pyrénéen. Les besoins de la Provence ne sont pas ceux de la Normandie. Il ne peut donc pas y avoir une solution française à l’eau. Il doit y en avoir mille. Ici, restaurer une mare. Là, créer une retenue. Ailleurs, recharger une nappe. Ici encore, planter une ripisylve. Là, recycler des eaux usées. Ailleurs, réparer un réseau, construire une canalisation, expérimenter une Aquaroute, moderniser une irrigation, entretenir un fossé, désimperméabiliser un sol.
C’est peut-être cela qui nous manque le plus : la liberté d’inventer.
Laissons les agriculteurs expérimenter. Laissons les communes restaurer leurs mares. Laissons les forestiers créer des réserves et des points d’eau. Laissons les syndicats de rivières aménager leurs bassins. Laissons les ingénieurs imaginer. Laissons les chercheurs chercher. Laissons les territoires coopérer. Fixons des objectifs. Protégeons la ressource. Mesurons les résultats. Sanctionnons les abus. Mais cessons de vouloir décider depuis Paris de la manière dont chaque goutte d’eau doit accomplir son voyage. C’est cela, la subsidiarité : décider au plus près du terrain chaque fois que cela est possible, et ne remonter à l’échelon supérieur que lorsque cela est nécessaire.
Recevoir. Ralentir. Infiltrer. Stocker. Transporter. Recycler. Refroidir. Économiser. Irriguer. Il n’y aura pas une solution. Il y en aura cent, mille, différentes selon les sols, les climats, les bassins, les cultures, les villes et les hommes. Certaines échoueront. D’autres réussiront. D’autres encore nous surprendront. C’est ainsi que fonctionne la liberté. C’est ainsi que fonctionne le progrès.
Nos ancêtres construisaient des aqueducs, des canaux et des barrages. Ils creusaient des fossés, plantaient des arbres, aménageaient les rivières. Ils n’opposaient pas systématiquement le génie humain à la nature. Ils cherchaient à les faire travailler ensemble. À notre tour d’inventer. Nous n’avons pas besoin d’un énième « plan eau ». Nous avons besoin de plans d’eau. Nous avons besoin d’agriculteurs, de forestiers, d’ingénieurs, d’élus locaux, d’entrepreneurs et de chercheurs. Nous avons besoin d’expérimentations, de responsabilité, de liberté et de subsidiarité. Car, face au changement climatique, la pire des sécheresses serait encore celle de notre imagination.
Notes •
(1) Eaufrance, « Les volumes de précipitations », disponible ici. Le cycle annuel moyen de l’eau en France hexagonale représente 503 milliards de m³ apportés par la pluie et la neige, dont 314 milliards s’évaporent. Avec 11 milliards de m³ entrant par les cours d’eau depuis les pays voisins, la ressource renouvelable atteint environ 200 milliards de m³, dont 176 milliards s’écoulent vers la mer.
(2) INRAE, « projet Explore2 », 28 juin 2024. Lancé en 2021 et conduit par INRAE et l’Office international de l’eau, avec notamment le soutien du ministère chargé de l’Environnement et de l’Office français de la biodiversité, Explore2 a actualisé les connaissances sur l’impact du changement climatique sur l’hydrologie de la France hexagonale et de la Corse jusqu’à la fin du vingt-et-unième siècle.
(3) Canal du Midi, documentation historique sur les plantations. Les premiers arbres sont plantés à partir de 1694, principalement des saules destinés à stabiliser les berges. Un programme général de plantation intervient en 1767 ; quelques platanes apparaissent après 1775 et deviennent dominants au XIXe siècle.
(4) Ministerio para la Transición Ecológica y el Reto Demográfico (Espagne), Trasvase Tajo-Segura, disponible ici. Mis en exploitation en 1979, le transfert relie les bassins du Tage et du Segura en traversant ceux du Guadiana et du Júcar. La loi autorise un volume maximal de 600 hm³, soit 600 millions de m³ par an, destiné à l’approvisionnement et à l’irrigation.
(5) Ministère de l’Agriculture, « Retenues de substitution d’irrigation dans les Deux-Sèvres », disponible ici et France Stratégie, travaux sur les besoins en eau. Une retenue de substitution est remplie en période de hautes eaux afin de remplacer tout ou partie des prélèvements effectués pendant les périodes de basses eaux.
(6) Jean-Michel Poupeau, document de présentation du projet Aquaroute. Le projet envisage de capter des excédents hydriques, de les stocker et de les redistribuer, notamment à travers une première liaison entre Fontenay-le-Comte et La Rochelle.
(7) Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR), « Rejets thermiques des centrales nucléaires pendant les périodes estivales », disponible ici. Les fortes chaleurs et les sécheresses augmentent la température des cours d’eau et réduisent leur débit, ce qui peut compliquer le respect des limites environnementales applicables aux rejets thermiques des centrales.
(8) FAO, Water for sustainable food production, poverty alleviation and rural development, disponible ici. L’agriculture irriguée occupe environ 20 % des terres arables mondiales et assure environ 40 % de la production alimentaire.
(9) La notion d’« eau virtuelle », développée notamment par le géographe britannique John Anthony Allan, désigne l’eau nécessaire à la production d’un bien ou d’un service et permet notamment d’analyser les transferts indirects d’eau liés au commerce international.
(10) AFP, « Entretien avec Gabriel Attal », 9 août 2026. Le secrétaire général de Renaissance annonce, en vue de l’élection présidentielle, un plan « massif » de gestion de l’eau comprenant notamment la lutte contre les fuites, la récupération des eaux pluviales, le recyclage et la création d’un « ministère de l’eau ».
(11) Ministère de la Transition écologique, « Plan eau : 3 enjeux, 53 mesures », disponible ici. Présenté le 30 mars 2023, ce plan organise 53 mesures autour de la sobriété des usages, de l’optimisation de la disponibilité de la ressource et de la préservation de sa qualité.
(12) Vie publique, « Projet de loi visant la relance et la décentralisation du logement », 20 août 2026, disponible ici et SDES, Rapport du compte du logement 2024, 20 novembre 2025, disponible ici. Le gouvernement qualifie désormais la crise du logement de « structurelle et profonde ». En 2024, 280 100 logements ont été mis en chantier, en recul de 8,7 % après une chute de 23 % en 2023.
