9 septembre 2026 • Figaro Vox • Analyse •
En adoptant la projection Eckert IV au détriment de Mercator, sous la pression du Togo et de l’Union africaine, le Quai d’Orsay ne tranche pas un débat cartographique mais accomplit un geste politique : celui d’une France qui consent à son propre effacement. Derrière la « justice cognitive » revendiquée par ses promoteurs décoloniaux, c’est toute une vision diplomatique de repentance qui se donne à voir. Un mauvais signe pour la France, pour l’Europe et pour l’Occident analysé par Jean-Sylvestre Mongrenier, qui vient de publier le Dictionnaire géopolitique du monde occidental (Presses universitaires de France, 2026).
Le 4 septembre dernier, le ministre français des Affaires étrangères, à la remorque du Togo et de l’Union africaine, apportait son soutien à la promotion d’une représentation cartographique du monde censée jeter la projection de Mercator dans les poubelles de l’histoire impériale européenne. Ce faisant, le Quai d’Orsay annonçait faire le choix de la projection Eckert IV. Un signe des temps bien plus qu’une question scientifique et cosmographique : la France, et par extension l’Europe, consentent à leur effacement.
L’Europe est cette portion réduite des terres émergées qui, substituant la caravelle à la caravane, fut la première à sillonner l’Océan mondial pour explorer les continents situés au-delà des mers. S’il reposa sur la maîtrise de la mer et la puissance des armes, cet arraisonnement du monde fut surtout une grande entreprise intellectuelle et scientifique consistant à mesurer la Terre, à la cartographier et à en dresser l’inventaire.
Chemin faisant, l’ethnographie, la connaissance des langues et des civilisations autres que celles d’Occident, l’anthropologie enfin, enrichirent le savoir de l’humanité. Objectivement au centre des dynamiques historiques au regard des rapports de puissance, de la révolution scientifique et du mouvement des idées, l’Europe unifiait le monde, matériellement et intellectuellement.
La projection cartographique dressée par Gerardus Mercator, grand érudit et cosmographe flamand du XVIe siècle, est l’expression de cette époque. Bien évidemment, elle n’est pas parfaite car représenter la sphère terrestre sur une surface plane relève de la quadrature du cercle. Inévitablement, l’exercice induit la déformation d’un ou plusieurs paramètres (surfaces, angles et distances). En l’occurrence, les distorsions s’accroissent au fur et à mesure que l’on s’éloigne de l’équateur. Les terres situées au nord gagnent en importance et l’île du Groënland apparait aussi vaste qu’un continent.
Tout cela s’apprend dès le collège. La comparaison avec d’autres représentations cartographiques, la considération de l’échelle géographique, la contemplation d’un globe terrestre, ou encore l’utilisation de l’imagerie spatiale, permettent d’améliorer le déchiffrement du monde. A l’exception du cas du Groënland, l’amplification graphique de l’Europe, de l’Amérique du Nord et de l’Eurasie n’est pas outrancière. Bref, la projection de Mercator procure une représentation satisfaisante de la réalité du monde.
Au demeurant, l’Europe moderne, berceau de l’Occident global, ne fondait pas sa conscience historique sur le sentiment d’être le plus vaste ensemble géopolitique et civilisationnel au monde. Elle se voyait comme l’héritière d’Athènes et du monde des cités grecques qui, tout en résistant à l’expansion guerrière de l’immense Empire perse, avaient compensé l’étroitesse de leur espace géographique par les choses de l’esprit. Lorsque Husserl, au XXe siècle, dressait l’éloge philosophique de l’Europe, il évoquait une « figure spirituelle », non pas un super-État territorial.
Il faut constater que les critiques à l’encontre de la projection de Mercator n’ont que peu à voir avec la cosmographie. Les ONG qui mènent ce combat, porté dans les instances internationales par le Togo, reprennent la logistique idéologique des « déconstructeurs » qui réduit toute pensée, théorie scientifique et réalisation intellectuelle à un rapport de force entre « dominants » et « dominés ». Ainsi la directrice de l’ONG Speak up Africa, à l’origine de la campagne « Corriger la carte », déclare-t-elle : « Les cartes ne sont pas neutres. Ce sont des symboles puissants qui façonnent notre vision du monde. Quand l’Afrique est systématiquement représentée comme plus petite qu’elle ne l’est, cela envoie un message implicite que c’est une région périphérique ». Parallèlement, l’Union africaine parle de « justice cognitive » et de « réparation mémorielle », ce qui présage de revendications futures.
Certes, la projection conçue au début du XXe siècle par le géographe allemand Max Eckert a ses vertus mais il appert que le Togo et l’Union africaine ne sont pas animés par la libido sciendi. Leur « agenda », comme l’on dit, est explicitement afro-centriste. Leur conception de l’équité géographique, si tant est que l’expression ait un sens, n’est pas embarrassée par le fait que l’Afrique occupe massivement le centre du planisphère et apparaisse presque aussi étendue que l’Eurasie ou l’Amérique. Quant aux angles et aux distances désormais occultés, peu leur chaut.
Faut-il s’étonner du fait que la diplomatie française, par la voix de son ministre, appuie cette initiative ? Après tout, le chef de l’État ne s’est-il pas rendu sur le continent africain pour expliquer que la colonisation était un « crime contre l’humanité » ? Récemment, il affirmait que le cœur de la langue française battait sur le bassin du Congo ! On ne sait s’il espère ainsi faire oublier l’échec de sa diplomatie en Algérie et la perte de positions diplomatico-stratégiques en Afrique sahélienne, au grand profit de la Russie avec laquelle il prétendait bâtir « l’Europe de Lisbonne à Vladivostok ».
Présentement, Paris, en guise de grande manœuvre diplomatico-stratégique, prétend, en dévalorisant la projection de Mercator, poser la France en puissance tierce sur la scène internationale, à équidistance des États-Unis, de la Chine et de la Russie. Ce faisant, il espère se concilier les grâces des États africains et se poser en parrain du « Sud global » (tout en pointant la vanité du concept). Mais ne croyons pas que les Africains, reconnaissants, se détourneront de l’axe sino-russe et condamneront la guerre contre l’Ukraine.
Faut-il voir dans ce pénible exercice l’illustration du culpabilisme occidental et de la haine de soi ? Nenni. La manœuvre fait plutôt songer au « dernier homme » de Nietzsche, celui qui cligne de l’œil, rapetisse toutes choses et prétend inventer le bonheur. Quand il faudrait renouer avec l’Idée qui fonde l’Occident, élaborer une haute politique et projeter sa puissance dans le monde, la diplomatie macronienne finissante cligne de l’œil, se réjouit de rapetisser l’Europe et fait sienne la « justice cognitive », fondement d’une « nouvelle gouvernance internationale ». Tel est notre bel aujourd’hui.