« L’écologie doit réapprendre à aimer son territoire, en s’appuyant sur nos chasseurs et nos pêcheurs »

Marc Le Chevallier, chercheur à la London School of Economics (LSE) et à University College London (UCL)

 

17 septembre 2026 • Le Figaro • Entretien •


Marc Le Chevallier publie aujourd’hui un rapport pour l’Institut Thomas More et Nuances d’avenir, intitulé L’écologie des liens : réconcilier le citoyen, la nature et le territoire, dans lequel il appelle à substituer à l’écologie technocratique et radicale une écologie fondée sur l’attachement local à sa terre.


Votre rapport s’intitule « L’écologie des liens ». Qu’est-ce que cela signifie et qu’est-ce que cela change par rapport au modèle actuel ?

Mon obsession est de retisser autant que possible les liens entre le citoyen et l’écologie. En s’inspirant des réflexions du pape François et du philosophe britannique Roger Scruton sur l’écologie, le rapport remplace une approche descendante par une approche ascendante qui part de la réalité des citoyens et de leur attachement local pour les reconnecter à l’écologie. J’emploie une métaphore dans le rapport : l’écologie doit abandonner la figure du technocrate et celle du militant pour réapprendre à jardiner. Comme un jardinier avec sa parcelle, elle doit accompagner les initiatives locales et citoyennes qui ne demandent qu’à essaimer, pour peu qu’on leur en donne les moyens – qu’il s’agisse des agriculteurs, des chasseurs, ou des associations sportives, solidaires ou écologiques.

Si l’on transfère davantage de pouvoir aux collectivités, ne risque-t-on pas de voir certaines d’entre elles se désintéresser purement et simplement de l’écologie ?

C’est là que le modèle danois m’intéresse : il permet d’avoir à la fois un État fort et des collectivités fortes. Grâce à une décentralisation plus poussée, l’État danois se concentre sur la fixation d’un cap ambitieux – 70 % de réduction des émissions de gaz à effet de serre – sans prescrire de méthode pour l’atteindre. Il coordonne, il évalue, il peut sanctionner si nécessaire, mais ce sont les collectivités locales, en partenariat avec les associations, qui expérimentent. Il y a aussi un autre point : les collectivités locales n’ont en général pas besoin d’être forcées vers l’écologie. Elles innovent déjà, en partie parce que les citoyens le veulent.

À l’heure actuelle, il y a deux travers : l’écologie technocratique et l’écologie radicale. L’écologie technocratique, c’est un peu celle de l’Union européenne depuis Bruxelles, c’est-à-dire une écologie centralisatrice, un langage scientifique, des objectifs chiffrés fixés d’en haut et « une addiction à la norme », pour citer un rapport du Sénat. Elle accentue le sentiment de dépossession des citoyens, ce qui nourrit en retour les réactions populistes. L’écologie radicale, c’est plutôt celle qu’on retrouve chez Extinction Rebellion, par exemple : idéologique, parfois culpabilisante, allant jusqu’à critiquer les sentiments d’appartenance des citoyens à leur commune ou à des pratiques comme la chasse. Paradoxalement, les deux partagent la même méthode, à savoir, des objectifs abstraits qui réduisent le citoyen à un simple moyen.

Vous êtes d’ailleurs allé interroger des chasseurs, des pêcheurs et des agriculteurs. Pourquoi et comment ont-ils réagi ?

Le cœur du rapport est de construire le plus de liens possibles entre le citoyen et l’écologie, sans dogmatisme. C’est une évidence que les chasseurs et les pêcheurs devraient être au centre de cette réflexion. La plupart d’entre eux ont naturellement répondu qu’ils étaient surpris de ne pas être sollicités plus souvent, alors qu’ils ont un contact quotidien avec nos écosystèmes. L’Office français de la biodiversité les qualifie lui-même d’« acteurs clés de la biodiversité ». Avec environ 950 000 chasseurs et 1,5 million de pêcheurs, c’est une main-d’œuvre considérable, et beaucoup d’entre eux ont un engagement concret et régulier envers la nature ; car sans nature, pas de chasse. C’est une évidence de base.

Vous vous appuyez beaucoup sur le concept d’« oikophilie » du philosophe Roger Scruton. En quoi consiste-t-il ?

Scruton part de l’étymologie du mot « écologie » : oikos, l’habitat, et logos, la science – la science de l’habitat. L’écologie était d’abord pour nous une façon d’habiter la nature. Et parce que c’est notre monde, comprenez un environnement que nous façonnons, que nous commençons à chérir, à vouloir protéger. C’est un attachement de même nature que celui que l’on porte à sa famille ou à sa communauté, étendu à son environnement local. Le débat écologique actuel parle beaucoup de chiffres, de catastrophes mondiales, d’une nature idéalisée à protéger… Il culpabilise les gens et néglige en fait un ressort beaucoup plus ordinaire et beaucoup plus puissant : l’amour pour sa terre et l’enracinement. C’est cet amour qui a justifié, à travers l’histoire, les sacrifices que les hommes ont été prêts à consentir. Il peut aujourd’hui justifier ceux qu’exige la transition écologique.

On pourrait vous reprocher de proposer un « guide de l’écologie de droite » – enracinement, appartenance, famille – tout en citant comme exemple à suivre le Danemark, gouverné par la gauche. Comment conciliez-vous les deux ?

Je pense que l’écologie devrait être le débat le plus transpartisan possible : il y a de bonnes idées à gauche comme à droite. On ne devrait pas, par dogmatisme idéologique, se priver de prendre en compte d’excellentes initiatives sous prétexte qu’elles viennent du Danemark ou de l’économie sociale et solidaire. Mon objectif est que le plus grand nombre de partis reprennent ces idées, pour tourner la page d’une écologie trop idéologique et trop dogmatique.

Parmi les vingt recommandations que vous mettez en avant dans ce rapport, laquelle vous semble prioritaire ?

La plus importante est de consacrer dans la Constitution l’autonomie fiscale réelle des communes. Les collectivités locales sont en première ligne face à la crise écologique, mais on leur donne de moins en moins de moyens pour agir. Leur autonomie fiscale est passée de 47 % en 2019 à 40 % en 2024, c’est un scandale absolu ! Je propose de la porter à 60 %, pour la rendre comparable à celle de la Suède, du Danemark, de l’Espagne ou de la Suisse. Passer par la Constitution plutôt que par une loi ordinaire permettrait de protéger durablement les communes d’une tendance culturelle française à la centralisation. Une fois inscrite dans la Constitution, la trajectoire serait mise en œuvre sur vingt ans, à l’abri des alternances politiques.

Pour finir, quel est selon vous le plus grand chantier écologique pour la France aujourd’hui ?

Il y a des sujets urgents à traiter à court terme – le changement climatique, l’artificialisation des sols – mais je crois qu’il faut avant tout une transformation culturelle. On ne réfléchit pas assez à la vision susceptible de mobiliser les citoyens français dans leur ensemble vers une pratique écologique plus sobre, vers une logique de circuits courts. Le sujet le plus important, c’est cette transformation culturelle que requiert tout projet écologique.