Un coup de crayon sur un papier administratif à Pékin peut avoir l’effet d’un tsunami économique en Europe

Alban Magro, chercheur associé à l’Institut Thomas More, et Cyprien Ronze-Spilliaert, enseignant à l’université Paris-Dauphine

21 septembre 2026 • La Libre • Opinion •


En mars dernier, l’Assemblée populaire nationale a adopté le 15e plan quinquennal chinois, feuille de route de Pékin jusqu’en 2030. Il faut prendre toute la mesure de ce que cela implique pour l’économie européenne, plaident Alban Magro et Cyprien Ronze-Spilliaert, qui ont publié en juin 2025 la note Prédation économique chinoise en Europe : il est temps de (ré)agir.


Le 12 mars 2026, l’Assemblée populaire nationale a adopté le 15e plan quinquennal chinois, feuille de route de Pékin jusqu’en 2030. Passée sous les radars médiatiques, l’information n’en est pas moins vitale pour l’avenir économique que nous voulons nous donner.

Parce qu’un coup de crayon sur un papier administratif à Pékin peut avoir l’effet d’un tsunami économique en Europe. Le modèle chinois repose sur une consommation intérieure atone et un appareil productif majoritairement tourné vers l’exportation. Son objectif prioritaire n’est plus la compétitivité mais l’effondrement de l’industrie occidentale, les dépendances qui en naissent et l’ascendant politique qu’elles donnent.

C’est toute la stratégie du Parti : des subventions exacerbées sur les secteurs stratégiques (véhicules électriques, photovoltaïque, semi-conducteurs) pour inonder nos marchés, une politique d’investissement visant nos infrastructures et nos approvisionnements critiques, des coopérations n’ayant souvent pour objet que le vol de propriété intellectuelle.

Alerte maximale

Résultat : une voiture électrique chinoise reste, droits de douane compris, 21 % moins chère que son équivalent européen. Et la subvention n’y est pas pour l’essentiel : l’écart tient d’abord à l’intégration verticale, à l’échelle et à l’ingénierie. C’est un avantage contre lequel nos entreprises ne peuvent tout simplement pas lutter.

Nous devrions déjà être en alerte maximale. Le tsunami n’est pas là, mais nous errons déjà dans le grand bain sans brassards et, surtout, sans savoir nager. L’ancien « atelier du monde » est devenu notre père Noël, dont les secrets de fabrication nous échappent, mais un père Noël qui est en passe de se transformer en croque-mitaine. De fait, le déficit commercial de l’Union avec la Chine a atteint 359,8 milliards d’euros en 2025, enregistrant une hausse inédite de +18 % en un an. Trois opérateurs chinois et hongkongais tiennent des parts dans une trentaine de terminaux à conteneurs européens. Et 98 % des panneaux photovoltaïques importés en Europe sortent de leurs usines.

Le géant chinois pourra bientôt nous tenir dans le creux de sa main, se demandant si notre dernière utilité n’est pas de lui offrir un musée à ciel ouvert où ses touristes fantasmeraient sur la gloire passée d’un pays dont ils seraient devenus les maîtres.

Prendre la mesure de la menace

Ce scénario n’est pas (encore) écrit. Il nous reste des atouts. Mais l’accélération chinoise doit servir de réveil brutal.

Premier levier : la nucléarisation européenne. Bruxelles a longtemps privilégié le renouvelable en délaissant le nucléaire, pourtant la solution bas carbone la plus évidente. Or, parmi de nombreux exemples, la consommation des centres de données européens devrait doubler d’ici 2030. D’où l’urgence d’un « Airbus du nucléaire » produisant en série : un véritable attelage de pays volontaires, dans l’Union et au-delà, autour d’EDF, Rolls-Royce et Ansaldo Nucleare.

Deuxième levier : un changement complet de régime normatif et fiscal. Alléger l’activité d’abord. Bruxelles fait l’inverse. Entre 2019 et 2024 l’UE a adopté environ 13 000 actes, contre 3 500 textes et 2 000 résolutions au fédéral américain. Au quinquennal chinois, la Commission a opposé le 4 mars son Industrial Accelerator Act, censé porter l’industrie de 14,3 à 20 % du PIB… en 2035. Déréguler, déréguler, déréguler !

Troisième levier : le protectionnisme. La stratégie chinoise de prix bas est si efficace qu’aucune dérégulation n’y suffira seule. Bruxelles s’y est essayée : depuis octobre 2024, les véhicules électriques chinois supportent des droits compensateurs de 17 à 35,3 % selon le constructeur. Calibrés sur la subvention, ils ne corrigent qu’une fraction de l’écart. Visés sur les seules voitures électriques importées, ils laissent deux portes ouvertes : les hybrides rechargeables, dont la part de marché a quadruplé depuis 2024, et l’assemblage sur notre sol, avec l’usine BYD de Hongrie. Un protectionnisme intelligent ne se pense pas modèle par modèle mais chaîne de valeur par chaîne de valeur, en représailles aux assauts de Pékin, et referme les contournements aussi vite qu’ils s’ouvrent.

Cette liste n’est pas exhaustive. Une stratégie sur les terres rares, dont Pékin raffine 85 à 90 % et dont la trêve sur les licences expire en novembre. Un contrôle sérieux des investissements étrangers. Une R & D réellement incitée. Voilà qui aiderait la France et l’Europe à prendre la mesure d’une menace devant laquelle elles restent aveugles, et à agir tant qu’agir sert encore.