19 octobre 2026 • Desk Russie • Analyse •
Forgé par le soviétologue Georges Sokoloff, le concept de « puissance pauvre » désigne la contradiction qui traverse l’histoire russe : des ambitions impériales de premier rang, adossées à une économie et à une société durablement en retard sur l’Occident. Né du choc mongol du XIIIe siècle, qui fit décrocher la Moscovie d’un monde slave-oriental alors au niveau de l’Europe occidentale, cet écart n’a jamais été comblé, ni par les réformes tsaristes, ni par l’URSS, ni par la Russie post-soviétique. La guerre contre l’Ukraine et les sanctions occidentales le creusent encore. Reste l’appui chinois, qui aide à maintenir à flot l’économie de guerre russe : la Russie risque de se résorber dans une Grande Eurasie sino-russe dont la véritable capitale serait Pékin.
Lorsque Kyïv et les principautés médiévales de la Slavie orientale connurent leur apogée, Moscou n’était qu’une lointaine bourgade sans renommée. C’est la destruction de ces illustres cités par l’invasion mongole du XIIIe siècle (les tristement célèbres « Tatars ») qui permit l’ascension de la Moscovie dont le grand prince, Alexandre Nevski et sa descendance servaient le Grand Khan, et ils levaient pour son compte le tribut non sans bénéfices propres en termes de puissance et de richesse (la Moscovie prend le pas sur Kyïv, Novgorod et les autres villes de Slavie orientale). On sait combien la longue période de domination mongole aura pesé sur le devenir politique, mental et moral de la Moscovie, qui usurpa l’appellation de « Russie » sous Ivan le Terrible (r. 1547-1584). Le choc mongol et le passage au premier plan de Moscou furent aussi la cause d’une rupture historique et d’un « décrochage » d’avec l’Occident. Depuis, la Russie s’est constituée comme une « puissance pauvre », l’anti-occidentalisme servant de cache-misère.
Le séculaire retard de la « puissance pauvre »
Destiné à une certaine fortune, ce concept fut forgé par Georges Sokoloff (1935-2015), auteur de La puissance pauvre. Histoire de la Russie de 1815 à nos jours (Fayard, 1994). Georges Sokoloff était un soviétologue dont les travaux portaient d’abord sur l’économie de l’URSS. Après la guerre froide, il étendit son champ d’investigation au politique ainsi qu’à l’étude de l’histoire russe, cela sur différentes échelles temporelles. Le syntagme de « puissance pauvre » pointe la contradiction entre les visées impériales de la Russie (et de l’URSS par la suite), et les contraintes matérielles qui pèsent sur son potentiel de puissance. En d’autres termes, la « Russie-Soviétie » – c’est-à-dire l’URSS envisagée comme héritière géopolitique de la Russie tsariste –, était une superpuissance sous-développée. Ce fut précédemment le cas de la Russie tsariste, reconnue comme puissance de premier plan lors du congrès de Vienne (1815) et qui pourtant avait « décroché » de l’Europe occidentale sur les plans économique, industriel et commercial, cela bien avant le début de la révolution industrielle.
Dès le XVIIIe siècle, n’en déplaise à Voltaire et Diderot, chantres de la « Sémiramis du Nord » (Catherine II), le « retard russe » était évident dans l’ordre de la civilisation et des mœurs (voir Georges Sokoloff, Le retard russe – 882-2014, Fayard, 2014). Dans les temps longs de l’histoire, la projection de puissance de la Russie repose en fait sur la compression de l’économie et de la société par l’État et les « principes de gouvernement » qui l’animent. Sous les tsars, les ébauches de réformes ne furent jamais que la conséquence de défaites militaires. Ainsi en va-t-il de l’abolition du servage (1861) et des réformes dites « bourgeoises » promues par Alexandre II, après que son père eut été vaincu, lors de la guerre de Crimée (1853-1856). Pareillement, c’est après la défaite de la Russie par le Japon (1905) que Nicolas II convoqua une Douma, tout en veillant à ne pas utiliser le terme de « parlement » (voir ses implications en matière de contrôle du pouvoir exécutif). Le régime impérial et, plus tard, le système soviétique moururent de ne pas avoir su mener à temps, avec efficacité, les profondes réformes nécessaires (une révolution incompatible avec les « fondamentaux » de l’histoire et de l’identité russes ?).
Poursuivie dans plusieurs ouvrages, dont Le retard russe (Fayard, 2014), la vaste démonstration historique de Georges Sokoloff s’appuie sur les travaux d’Angus Maddison, auteur de L’économie mondiale, une perspective millénaire (OCDE, Paris, 2009) et sur la base statistique constituée par le CEPII (Centre d’études prospectives et d’informations internationales). Pour autant que la reconstitution des données économiques le permette, il ressort de cette étude qu’en l’An Mil, la Rus’ de Kyïv et l’Occident (l’Ouest européen) étaient au même stade de développement ; à l’intersection des chrétientés grecque et romaine, Kyïv tenait son rang. En 1500, ce qu’il faut désormais appeler la Russie était très largement distancée. Cette grande divergence s’explique par le dynamisme économique et socioculturel de l’Occident d’une part, de l’autre le choc mongol du XIIIe siècle et plus de deux siècles de domination mongole sur l’espace slave-oriental. Depuis, les différentes campagnes de réformes et de modernisation n’ont pu combler cet écart historique d’avec l’Occident.
L’expansion territoriale sous la direction de Pierre le Grand (1682-1725) et de Catherine II (1762-1796), ou encore le rôle d’Alexandre Ier (1801-1825) dans la défaite des armées napoléoniennes, ne sauraient dissimuler la persistance et même l’aggravation du retard russe. Au XVIIIe siècle, la croissance économique annuelle moyenne est évaluée à 0,1 %. Le taux d’alphabétisation était alors quatre à cinq fois inférieur à celui de l’Europe occidentale ; le taux d’urbanisation, deux à trois fois inférieur. De la guerre du Nord (1700-1721) à la guerre de Crimée (1853-1856), la place de la Russie dans la hiérarchie économique internationale régressa : en 1700, son PIB per capita représentait 60 % de celui de l’Europe occidentale ; en 1860, il tombait à 50 % (40 % de celui des États-Unis).
Le bolchévisme destructeur du « tsarisme bourgeois »
Au cours de la période dite du « tsarisme bourgeois » (selon l’expression usitée par l’historiographie marxiste-léniniste), entre la guerre de Crimée et la Première Guerre mondiale, la modernisation et l’industrialisation de cette « puissance pauvre » qu’est la Russie furent effectives : développement d’un réseau ferré dans la partie occidentale de l’empire puis construction du Transsibérien ; convertibilité du rouble ; emprunts internationaux et ouverture aux investissements étrangers. L’heure du « take off » (Walter Rostow) avait sonné. Si, en 1881, l’assassinat d’Alexandre II (1855-1881) marqua un tournant défavorable aux réformes politiques, le rythme du développement économique ne fut pas perturbé. Les figures de Piotr Stolypine et Sergueï Witte, successivement chefs du gouvernement impérial, illustrent cette « belle époque » économique. Pourtant, à la veille de la Première Guerre mondiale, le PIB per capita de la Russie ne représentait que 43 % de celui de l’Europe occidentale et 26 % de celui des États-Unis ; le dynamisme des économies et des sociétés occidentales avait encore creusé l’écart.
Passé le choc des deux guerres mondiales – et dans l’intervalle, les conséquences du bolchévisme, du « communisme de guerre » et de la dékoulakisation –, le PIB per capita de l’URSS progressa quelque peu au cours des années Khrouchtchev (1953-1964). En 1960, il représentait 45 % du PIB per capita de l’Europe occidentale et 33 % de celui des États-Unis. La longue stagnation qui marqua l’ère Brejnev (1964-1982), les indécisions de Mikhaïl Gorbatchev (« Ni plan, ni marché »), entre 1985 et 1991, et le collapsus de l’URSS qui s’ensuivit ramenèrent le PIB per capita au quart de celui de l’Europe occidentale. Les difficiles réformes des années Eltsine (la décennie 1990), aux effets tardifs, et surtout la formidable hausse des cours mondiaux du pétrole dans la plus grande partie des années 2000, permirent de combler une partie de l’écart avec les niveaux de vie occidentaux.
En 2014, année au cours de laquelle l’agression de l’Ukraine déclencha une nouvelle guerre froide avec l’Occident, le PIB per capita de la Russie post-soviétique équivalait aux deux cinquièmes de celui de l’Europe occidentale, soit un niveau inférieur à celui d’il y a cinquante ans. « Autrement dit, écrit Georges Sokoloff, le pays a couru en arrière, ce qui n’est évidemment pas la meilleure façon de rattraper qui que ce soit » (Le retard russe). Ici, la thèse de la puissance pauvre recoupe en partie celle du « malheur russe », selon le titre d’un ouvrage d’Hélène Carrère d’Encausse (Le malheur russe. Essai sur le meurtre politique, Fayard, 1988).
De surcroît, les sanctions occidentales qui suivirent le rattachement manu militari de la Crimée et le déclenchement d’une guerre hybride au Donbass eurent d’importants effets sur l’économie russe, celle-ci ne pouvant plus bénéficier d’un accès aux marchés financiers mondiaux et aux technologies occidentales. Bien évidemment, le déclenchement d’une grande offensive contre l’Ukraine, le 24 février 2022, et ses conséquences dans les rapports commerciaux et financiers avec l’Occident, viennent accroître encore le grand écart dont souffre la Russie. À un tel point que l’on ne voit pas comment la décision de Donald Trump de lever une partie des sanctions contre les hydrocarbures russes, le 10 octobre dernier, pourrait inverser ce processus historique. Outre le fait que la Russie est elle-même obligée d’importer du diesel, afin de compenser l’effet des frappes ukrainiennes sur ses raffineries, les volumes concernés ne sont pas énormes, même s’ils suffiraient à probablement enrichir les proches d’un président américain poussé dans ses retranchements à la veille des « Midterms ». Notons ici que Donald Trump s’expose à de graves contrecoups politiques (les réactions négatives sont bipartisanes), plus encore lorsqu’il fera figure de « canard boiteux » (« lame duck »).
En guise de conclusion
Gardons raison. L’économie et la « main invisible » du marché ne suffiront pas à dissoudre la puissance russe, fût-elle pauvre. L’aide multiforme apportée à la Russie par la Chine communiste, qui ont en partage la « civilisation de l’homme rouge » (Svetlana Alexievich), permet de compenser la perte de lucratifs marchés en Europe ; elle maintient à flot l’économie de guerre russe, conformément à la volonté du parti-État chinois de faire de ce pays-continent un « grand arrière » stratégique, dans la perspective d’un possible conflit avec les États-Unis dans le détroit de Taïwan et dans la Méditerranée asiatique, un hypothétique conflit armé qui aurait ses prolongements dans toute l’Asie et dans le Pacifique occidental. Sans aller jusqu’à une guerre ouverte avec les États-Unis et l’Occident, la formation d’une Grande Eurasie sino-russe et la nouvelle corrélation mondiale des forces qui en résulterait permettraient à Pékin et Moscou de vaincre sans combattre.
Au vrai, Donald Trump plie déjà le genou (le « kowtow ») et semble se résigner à ce scénario géopolitique, pour autant que sa richesse propre n’en souffre pas (elle s’accroît depuis le début de son deuxième mandat). En regard du concept de Georges Sokoloff, une telle évolution est claire : la Russie ne pourrait compenser son retard séculaire sur l’Occident qu’en se résorbant dans une Grande Eurasie sino-russe, sorte de nouvel empire mongol dont la véritable capitale n’est pas à Moscou mais à Pékin. N’en déplaise à ceux qui adhèrent à l’idolâtrie de la Sainte Russie, nous assistons à ce qu’on a pu autrefois appeler la « grande manœuvre de Gengis Khan » : renforcer ses appuis en Asie pour se confronter victorieusement à l’Occident et prendre le contrôle de l’Europe. Selon ce schéma géopolitique, l’Ukraine n’est pas le « double slave » de la Russie mais le bouclier de l’Europe et l’avant-poste de l’Occident.
