28 octobre 2026 • JDNews • Entretien •
La dette française approche les 3 600 milliards d’euros et les taux d’emprunt se tendent. L’économiste Alban Magro explique pourquoi il redoute moins une faillite de la France que sa mise sous tutelle.
Sommes-nous entrés dans une dynamique de la dette incontrôlable ?
Oui. Il faut comprendre ce qu’est une trajectoire exponentielle : une hausse des taux qui finit par s’alimenter elle-même. Nous avons frôlé les 5 % récemment, contre environ 3,5 % en janvier. La trajectoire est inquiétante. Le seul moyen de l’enrayer serait de reprendre le contrôle de nos finances publiques. Or, nous en sommes politiquement incapables. Dans le meilleur des cas, le budget en discussion ferait passer la dépense publique de 57,3 % à 56,9 % du PIB. Ce n’est pas à la hauteur.
Comment fonctionne cet « effet boule de neige » de la dette ?
C’est une boucle de rétroaction. Lorsque certains créanciers s’inquiètent et se retirent, les autres exigent des taux plus élevés pour prêter à la France. La hausse renforce la défiance et pousse d’autres investisseurs à se retirer, provoquant une nouvelle hausse des taux, et ainsi de suite. Le refinancement de notre dette devient plus coûteux, ce qui aggrave nos finances publiques.
Les émissions de dette française trouvent encore facilement preneur. N’est-ce pas rassurant ?
Pas nécessairement. Ces rendements attirent d’abord les investisseurs, mais c’est une première phase. Dans les années 2000, la France empruntait déjà à des taux supérieurs à 5 %. Mais sa dette représentait 69 % du PIB et sa dépense publique était nettement plus faible. Aujourd’hui, nous cumulons une dette considérable, une dépense publique parmi les plus élevées et des prélèvements obligatoires très lourds. Nous n’avons plus de marge de manœuvre. Et les créanciers voient bien qu’en France, retirer le moindre euro de dépense publique est d’une difficulté politique considérable.
Vous comparez cette situation à la crise grecque…
En Grèce, les taux d’emprunt sont passés de 5 % en 2009 à 31 % en 2012. En 36 mois, le mouvement est devenu incontrôlable. Certes, la Grèce avait dissimulé une partie de ses comptes, et elle ne représentait que 2 % de l’économie européenne. La France est beaucoup plus importante : une crise française se propagerait à tout le système financier européen. Mais sa taille ne la protège pas de la spirale des taux et de la défiance.
Faut-il craindre une faillite française ?
Je crois au « too big to fail » : nos partenaires ne laisseraient pas la France s’effondrer sans réagir. La BCE et les autres pays européens auraient intérêt à intervenir, compte tenu des interdépendances bancaires et des répercussions d’une crise française dans toute la zone euro. Mais cette aide ne serait pas gratuite. Nous éviterions l’insolvabilité, mais nous perdrions la liberté de décider de notre propre budget. Voilà le risque majeur : perdre notre souveraineté budgétaire.
Quel pourrait être l’élément déclencheur ?
La présidentielle de 2027 me paraît décisive. L’élection d’un candidat proposant de fortes hausses de dépenses pourrait accélérer brutalement la défiance. Je pense notamment à Jean-Luc Mélenchon : je ne crois pas aux 106 milliards d’euros de recettes supplémentaires annoncés dans son contre-budget, et je crains que les dépenses prévues soient sous-estimées.
La Grèce a-t-elle retrouvé sa souveraineté budgétaire ?
Elle retrouve sa stabilité, mais cela a pris des années. Et les marchés restent vigilants. Aujourd’hui, elle emprunte à des taux inférieurs aux nôtres, alors que son ratio de dette reste plus élevé. Pourquoi ? Parce que ses déficits et ses perspectives budgétaires rassurent davantage.
Les Français semblent inquiets de la dette. Sont-ils prêts aux sacrifices ?
Je n’en suis pas convaincu. On peut s’inquiéter de la dette tout en soutenant des programmes dépensiers. Je crains que, sans crise financière, des réductions drastiques ne soient jamais décidées. J’en arrive même à me demander si une crise avant la présidentielle ne provoquerait pas la prise de conscience qui nous manque. Je constate notre incapacité à agir sans contrainte.
Combien de temps avons-nous avant une éventuelle crise ?
Elle n’est pas inéluctable : un redressement demeure techniquement possible. Mais si la trajectoire actuelle se poursuit, le risque se situe à l’horizon de quelques années, peut-être quelques mois, certainement pas plus de cinq ans. Tout dépendra de la confiance des créanciers et, surtout, de notre courage politique.
Vous avancez 285 milliards d’euros d’économies possibles, en alignant la dépense publique française sur la moyenne de la zone euro. Serait-ce socialement soutenable ?
C’est l’ordre de grandeur de l’écart entre notre niveau de dépense et celui des autres pays de la zone euro. Or, ces pays ont des services publics performants, sinon meilleurs que les nôtres. Cela montre un problème d’efficacité de la dépense française. Une réduction ne serait pas nécessairement synonyme d’appauvrissement. Elle pourrait permettre d’alléger les prélèvements obligatoires et de stimuler l’activité. Certains bénéficiaires d’argent public seraient fortement touchés, mais le véritable obstacle est politique : on présente toujours les économies comme une purge. Il est tout à fait possible que cette austérité ne soit pas aussi difficile à supporter qu’on l’imagine. En tout cas, elle le serait beaucoup moins que si elle nous était imposée de l’extérieur.
