14 janvier 2026 • Analyse •
Au prétexte fallacieux d’une histoire déformée et d’une prétendue solidarité de destin entre nations orthodoxes, la République de Chypre a un certain temps entretenu des relations opaques avec la Russie poutinienne, notamment sur le plan financier. Sous l’effet de la situation géopolitique, ses liens se défont ou du moins se relâchent. A l’heure où la République de Chypre assume la présidence du Conseil de l’Union européenne, il importe de comprendre l’importance de l’île de Chypre, carrefour géopolitique et sentinelle orientale de l’Europe, au large du Levant : une position géostratégique clef alors que partout les rapports se tendent.
Située en Méditerranée orientale, au sud de l’Anatolie et à l’ouest de la Syrie, l’île de Chypre (9251 km² 1,3 million d’habitants) présente une situation géopolitique complexe. Majoritairement peuplée de Grecs (72%), Chypre compte une conséquente minorité de langue turque (18% de la population) et, depuis 1974, la Turquie occupe la partie septentrionale de l’île (37% du territoire), érigée en 1983 en RTCN (République turque de Chypre du Nord). Cette complexité géopolitique s’enracine dans la décomposition de l’Empire ottoman, l’« homme malade de l’Europe » selon le tsar Nicolas Ier, au fil du XIXe siècle. En contrepartie du soutien diplomatique face à l’Empire russe, Londres obtient de la part de la « Sublime Porte » l’administration de Chypre (1878).
L’île constitue alors un point d’appui pour le contrôle de la Méditerranée et de la route des Indes. Elle reste sous souveraineté britannique jusqu’en 1960 et, après l’indépendance (accords de Zürich-Londres, 1959-1960), Londres conserve deux bases militaires souveraines, Akrotiri et Dhekelia, sur 2,7 % du territoire : une force militaire, les British Forces Cyprus, y est stationnée (1). Nonobstant le revers enregistré en Egypte en 1956 (l’« Affaire de Suez) », puis à Bagdad deux ans plus tard (le renversement de la monarchie hachémite), le Royaume-Uni fait encore figure de « policeman » du gendarme du Moyen-Orient : il conserve des liens étroits avec le souverain hachémite de Jordanie ainsi que des protectorats dans le golfe Persique (le retrait des positions « à l’Est de Suez » sera opéré au début des années 1970).
Lorsque Chypre accède à l’indépendance, un régime bicommunautaire est mis en place, avec la Grèce, la Turquie et le Royaume-Uni comme garants du statut et des équilibres politiques. La Constitution, née des négociations internationales, accorde une représentation politique disproportionnée aux Chypriotes turcs, le vice-président issu de cette communauté disposant même d’un droit de veto qui paralyse les institutions ; le chef de l’Etat, Monseigneur Makarios, propose en vain une révision constitutionnelle (1963). Rapidement, la situation intérieure se détériore, les représentants de la communauté turque se retirent des institutions centrales (1963) et les Chypriotes turcs commencent à se regrouper dans des zones ethniquement homogènes (un auto-enclavement). Divers incidents et pogroms opposent les deux communautés chypriotes.
En 1974, la tentative de coup d’Etat des partisans de l’Enosis (l’unification avec la mère-patrie grecque), coup d’Etat soutenu par le « régime des Colonels » depuis la Grèce, entraîne l’intervention militaire de la Turquie, en juillet et août 1974, et la partition territoriale de l’île, la « ligne Attila » séparant les deux communautés (2) : 170 000 Chypriotes grecs sont chassés de la partie nord et perdent leurs propriétés ; 1479 personnes sont portées disparues. Depuis, Ankara entretient sur place un corps expéditionnaire d’environ 40 000 hommes, et 200 000 colons d’Anatolie ont été installés dans la zone occupée. En 1983, la RTCN est instituée mais elle n’est reconnue que par la Turquie ; elle a depuis obtenu un statut d’observateur à l’Organisation de la Coopération Islamique (3).
Voilà plus d’un demi-siècle que cette situation perdure et la réunification de l’île semble improbable (échec du Plan Annan en 2004, interruption régulière de chaque nouveau cycle de négociations). En vérité, Ankara a atteint l’objectif qui était le sien depuis la négociation de l’indépendance de Chypre : la partition de l’île et une plus grande ouverture sur la Méditerranée orientale (en mer Egée et au sud-ouest de l’Anatolie, la souveraineté grecque sur les îles et les eaux réduit les possibilités maritimes de la Turquie). Notons à propos de cette partition que le Russe Alexandre Douguine, représentant du néo-eurasisme, soutient l’idée d’une reconnaissance par Moscou de la RTCN. En contrepartie, Ankara reconnaîtrait l’annexion russe de la Crimée, voire l’indépendance des « quasi-Etats » d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud. Cette hypothèse appelle l’attention sur la dimension turque et pantouranienne du néo-eurasisme de Douguine, partisan d’une grande alliance eurasiatique contre l’Occident.
Plus concrètement, la Russie accorde un grand intérêt à Chypre en raison de sa position en Méditerranée orientale, à mi-distance des détroits turcs et du canal de Suez, voie d’accès à l’océan Indien. Aux enjeux de circulation s’ajoute la découverte d’importants gisements de gaz dans les eaux chypriotes (gisements Aphrodite et Calypso), tout comme dans les eaux d’Israël, du Liban et d’Egypte. Bref, il existe une « relation spéciale » entre Chypre et la Russie, matérialisée par plusieurs accords qui vont au-delà des conventions fiscales et financières.
En 2014, le gouvernement russe obtient des facilités aériennes sur la base Andreas Papandreou, près de Paphos, dans la perspective d’une éventuelle situation de crise ou d’une urgence humanitaire. L’année suivante, Nicosie concède à la Russie des facilités navales dans le port de Limassol, ce alors que l’intervention militaire en Syrie consolide momentanément ses positions dans le Bassin levantin (4) (voir le port de Tartous, dans le canal Syrie, et la base aérienne de Hmeimin). En réalité, l’accord signé entre les deux gouvernements donne un cadre légal à des pratiques développées dès 2010, en liaison avec le retour de la marine russe en Méditerranée, mais il n’ouvre pas à Moscou la possibilité de disposer d’une base navale à Chypre.
Par ailleurs, l’île de Chypre constitue un « hub » financier par lequel transitent d’importants volumes de capitaux russes, blanchis et recyclés sur place avant d’être réinvestis en Russie (Nicosie a tôt mis en place une politique de « passeports dorés » dont beaucoup d’oligarques russe tirent profit). Toutefois, le régime des sanctions occidentales consécutif à l’invasion russe de l’Ukraine et les pressions de l’Union européenne conduisent les autorités chypriotes à se montrer plus vigilantes (l’enquête internationale Cyprus Confidential a révélé que des oligarques officiellement sanctionnés avaient utilisé les services juridiques et financier d’entités chypriotes, voire obtenu un passeport).
Sur le plan régional, Chypre est désormais membre du Forum du gaz de la Méditerranée orientale, une sorte d’alliance énergétique avec la Grèce, Israël, l’Egypte, la Jordanie ainsi que l’Autorité palestinienne : l’exploitation des gisements de Méditerranée orientale et la construction du gazoduc EastMed en sont les axes structurants (5). Ce format est complété par une coopération militaire resserrée entre Israël, la Grèce et Chypre, afin de contrebalancer la Turquie, cette dernière n’hésitant pas à violer la souveraineté de Chypre et de la Grèce sur leurs eaux territoriales et zones économique exclusives. Enfin, les Etats-Unis, qui soutiennent cette coopération régionale, ont levé l’embargo sur les armes à destination de Chypre, instauré en 1987. Le 17 décembre 2019, le vote par le Congrès de deux textes de loi en soutien à Nicosie (l’autorisation de ventes d’armes américaines et le renforcement de l’aide à la sécurité) s’inscrit sur fond de litiges turco-américains (achat turc de S-400 russes ; sanctions américaines en retour, dont l’expulsion du programme des F-35) et de tensions régionales autour des gisements de gaz de la Méditerranée orientale. Par la suite, Recep T. Erdogan réaffirme sa volonté de parvenir à une solution à deux Etats à Chypre, conformément aux objectifs de long terme d’Ankara, ce qui induirait la reconnaissance internationale de la République turque de Chypre du Nord (6).
On ne sait encore ce que le second mandat de Donal Trump, sensible aux charmes de Recep T. Erdogan et de la Turquie, impliquera pour Chypre. D’un point de vue européen, il importe en tout cas de faire de cette île au large du Levant, dont les frontières maritimes sont désormais celles de l’Europe avec le Moyen-Orient, une sentinelle orientale. C’est dans une telle perspective que la France et Chypre, le 15 décembre 2025, ont signé un « partenariat stratégique » qui, d’une certaine manière, complète et prolonge le partenariat de défense franco-grec, jusque dans le Bassin levantin. Encore faudrait-il que les moyens suivent, avec un support européen puisque l’impéritie des gouvernements français, sur plusieurs décennies et avec la complaisance de l’opinion publique, aura fait passer l’Etat-Providence devant l’Etat régalien.
Notes •
(1) En 1960, à l’indépendance de Chypre, le Royaume-Uni conserve deux bases souveraines : la base d’Akrotiri (Western Sovereign Base Area), près de Limassol, et celle de Dhekelia (Eastern Sovereign Base Area), dans le district de Larnaca. D’une superficie de 75 kilomètres carrés, Akrotiri abrite le quartier-général de la Force britannique de Chypre ainsi qu’une base aérienne, sollicitée lors des interventions occidentales au Moyen-Orient. Légèrement plus étendue, la base de Dhekelia (80 kilomètres carrés) est au contact de la République turque de Chypre Nord. Le statut de ces territoires a été fixé par les accords de Londres du 19 février 1959 entre le Royaume-Uni, la Grèce et la Turquie, signés au moment de l’accession de l’île à l’indépendance. Le total des forces britanniques à Chypre est d’environ 3500 personnes (civils inclus). Signé en 1960 avec Chypre, un traité autorise les Britanniques à utiliser d’autres sites militaires sur l’île.
(2) Si la décision turque d’intervenir militairement à Chypre s’explique par la volonté d’officiers putschistes de la garde nationale chypriote de rattacher l’île à la Grèce, l’offensive reprend en août 1974 alors même que le « régime des Colonels », à Athènes, était tombé. L’opération Attila a de graves répercussions sur les relations turco-américaines : le Congrès vote un embargo sur les armes à destination de la Turquie qui, en retour, ferme un temps ses bases aux Etats-Unis (25 juillet 1975), à l’exception d’Incirlik cependant. Au demeurant, la question chypriote et ses effets sur les rapports turco-grecs avaient précédemment conduit le président américain Johnson à écrire une lettre aux autorités turques leur indiquant que les armes livrées par les Etats-Unis ne sauraient être employées contre Chypre (5 juin 1964).
(3) Entité exclusivement reconnue par la Turquie, la République turque de Chypre du Nord (RTCN) couvre 3 555 kilomètres carrés, soit 37% de la superficie de l’île de Chypre. Cette superficie correspond à la partie occupée par l’armée turque, à l’issue de l’opération Attila (20 juillet-18 août 1974), dans le Nord-Est de l’île
(4) Bordé par la Turquie au Nord, l’Egypte au Sud, l’Arc égéen à l’Ouest, le Bassin Levantin est une partie de la Méditerranée orientale. Il recèle d’importantes ressources pétro-gazières : gisements de gaz off-shore de Tamar et de Léviathan dans les eaux israéliennes, d’Aphrodite et de Calypso dans les eaux chypriotes, de Zohr dans les eaux égyptiennes (les eaux libanaises sont également explorées). Cette richesse énergétique exacerbe la compétition stratégique avec la Turquie qui, arguant des intérêts nord-chypriotes, n’entend pas être écartée de l’exploitation énergétique dans le Bassin Levantin.
(5) Projet de gazoduc reliant les gisements gaziers off-shore israéliens (Léviathan, Tamar, Dalit) et chypriotes (Aphrodite) à l’Europe. Un accord est signé en janvier 2020 par Israël, Chypre et la Grèce. Ce gazoduc sous-marin d’une longueur de 1300 km, auxquels il faut ajouter 600 km à terre, permettrait d’acheminer entre 9 et 11 milliards de mètres cubes de gaz par an, soit un volume comparable à ce qui est prévu avec le TANAP (le gazoduc transanatolien reliant la Caspienne à l’Europe), pour un coût de 7 milliards d’euros. Ce projet serait réalisé par IGI Poseidon, une co-entreprise grecque détenue par Edison (Italie) et DEPA (Grèce). Le Forum du gaz de la Méditerranée orientale regroupe les Etats de la région intéressés par l’exploitation et l’exportation du gaz par gazoduc et sous par méthanier (GNL : Gaz naturel liquéfié).
(6) Si Recep T. Erdogan et le gouvernement de l’AKP s’étaient d’abord présentés comme ouverts à la négociation, avec en perspective l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, la réunification de l’île est désormais exclue par Ankara. Lors d’une visite sur place en juillet 2021, le président turc a réitéré son soutien à une solution à « deux Etats distincts ». A Lefkosa, la partie turque de Nicosie, il a assisté au défilé militaire célébrant l’anniversaire de l’intervention militaire, déclarant lors de la cérémonie que les pourparlers de paix sur l’avenir de Chypre ne pouvaient avoir lieu qu’entre « les deux Etats » de l’île méditerranéenne : « Nous avons raison et nous défendrons notre droit jusqu’au bout » (20 juillet 2021). Il s’est ensuite rendu à Varosha, une ancienne station balnéaire située à la périphérie de Famagouste, promettant de rouvrir certains quartiers de la ville au public. Enfin, l’armée turque a ouvert une base de drones sur l’aérodrome militaire de Gecitkale, dans la plaine de la Mésorée. A terme, la RTCN pourrait également être dotée d’une base navale turque.