4 août 2026 • Conflits • Analyse •
Le 28 juillet 2026, la FCC a inscrit les robots mobiles avancés produits à l’étranger sur sa Covered List, bloquant leur commercialisation aux États-Unis. Derrière la sécurité nationale, une stratégie industrielle : énergie, puces, IA et robotique humanoïde forment une même chaîne de puissance face à la Chine. Restriction de l’immigration peu qualifiée et robotisation participent d’une même anticipation. L’Europe, elle, risque de découvrir les règles une fois la partie jouée. Analyse de Cyrille Dalmont et Jean-Thomas Lesueur qui viennent de publier le rapport Immigration et robotisation de l’économie : la nouvelle donne.
Le 28 juillet dernier, l’administration américaine a franchi une étape décisive dans la bataille mondiale pour la maîtrise de la robotique et, plus particulièrement, de la robotique humanoïde. La Federal Communications Commission (FCC) a inscrit les robots mobiles avancés produits à l’étranger sur sa « Covered List », qui recense les équipements et services considérés comme présentant un risque inacceptable pour la sécurité nationale des États-Unis. Cette inscription bloque la commercialisation des nouveaux modèles concernés sur le marché américain, sauf autorisation conditionnelle du département de la Guerre, notamment dans le cadre d’une relocalisation de leur production. Si le dispositif vise juridiquement l’ensemble des robots mobiles avancés produits à l’étranger, son arrière-plan stratégique ne fait guère de doute : il s’inscrit clairement dans la compétition technologique et industrielle entre les États-Unis et la Chine pour le contrôle de la robotique humanoïde.
Fondée sur des considérations de sécurité nationale, cette décision poursuit également, et très explicitement, un objectif économique et industriel. La détermination de sécurité nationale transmise à la FCC précise elle-même que l’intégration de ces technologies dans l’industrie américaine doit « réduire les coûts de production, augmenter la production et soutenir la réindustrialisation de l’Amérique ».
Les motivations de sécurité nationale avancées par l’administration américaine sont évidemment légitimes. Équipés de caméras, de microphones, de capteurs et de systèmes de cartographie, les robots humanoïdes peuvent observer leur environnement, recueillir des données et agir physiquement sur celui-ci. En cas de cyberattaque, les risques d’espionnage industriel, de vols massifs de données, d’arrêts de chaînes de production ou de sabotage d’infrastructures pourraient donc prendre une dimension industrielle.
De l’énergie à l’IA, une même stratégie de puissance
Mais la décision de la FCC ne répond pas seulement à une menace de sécurité. Elle prolonge une stratégie économique et industrielle engagée dès le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Dès janvier 2025, son administration a fait de la domination américaine dans l’intelligence artificielle un objectif de prospérité, de compétitivité et de sécurité nationale. L’abondance énergétique, résumée par le fameux « drill, baby, drill », la relocalisation de la production des puces électroniques, le contrôle des frontières et le durcissement de la politique migratoire s’inscrivent dans une même stratégie.
Cette orientation a été formalisée dans la Stratégie de sécurité nationale des États-Unis, publiée en novembre 2025, qui fait de la réindustrialisation, de la maîtrise des chaînes d’approvisionnement, de l’abondance énergétique et de l’investissement dans les technologies émergentes les fondements de la puissance économique et militaire américaine.
La logique est claire : l’énergie alimente les centres de données ; les centres de données entraînent les modèles d’intelligence artificielle ; ces modèles pilotent les robots ; les robots augmentent les capacités de production ; et la protection du marché intérieur doit permettre aux États-Unis de rester la première puissance économique mondiale pour les prochaines décennies. La FCC apporte désormais le verrou réglementaire à cette stratégie.
Le robot humanoïde, nouveau capital productif
Le robot humanoïde n’est pas une simple machine industrielle. Il constitue une nouvelle forme de capital productif : mobile, programmable, reproductible et capable d’effectuer des tâches physiques dans des environnements conçus pour les humains. Là où l’automatisation classique nécessitait de transformer l’usine autour de la machine, le robot humanoïde évolue dans les infrastructures existantes, emprunte des portes et des escaliers et manipule les outils et les objets conçus pour les travailleurs humains.
En outre, le basculement sera tout aussi profondément économique. Si l’on compare le coût horaire d’un travailleur peu qualifié aux États-Unis et celui d’un robot humanoïde, l’écart est considérable : environ 16,67 dollars par heure pour le premier, contre 9 dollars pour un robot faiblement utilisé et 1 dollar en fonctionnement intensif. À ce niveau, la décision cesse d’être politique. Elle devient simplement financière.
Immigration et robotisation : une même anticipation
Hasard du calendrier, ce même 28 juillet, l’administration Trump a décidé de durcir encore sa politique migratoire et d’accélérer les procédures afin de faciliter les expulsions. Le fait que les immigrés occupent une part importante des emplois manuels, pénibles, répétitifs et faiblement rémunérés, notamment dans la construction, l’agriculture, l’hôtellerie-restauration, le nettoyage, la manutention, le transport et la logistique, n’y est sûrement pas étranger. De fait, ce sont précisément les secteurs dans lesquels les robots humanoïdes pourront remplacer le plus rapidement une partie des tâches aujourd’hui effectuées par des travailleurs humains.
La restriction de l’immigration peu qualifiée et l’accélération de la robotisation participent ainsi d’une même anticipation de la transformation du marché du travail. Les États-Unis ne raisonnent plus seulement en fonction des pénuries actuelles de main-d’œuvre, mais des besoins d’une économie future dans laquelle une part croissante du travail physique pourra être automatisée.
L’Europe, spectatrice de son déclin
Quant à l’Union européenne, elle s’efface progressivement de l’économie mondiale : entre 1993 et 2025, elle a perdu 32,4 % de son poids relatif, tandis que la France enregistrait une chute de 43,8 %. Elle réglemente des technologies qu’elle produit trop peu, sous-capitalise ses acteurs, empêche l’émergence de géants technologiques et multiplie à l’infini des normes qui détruisent son industrie et affaiblissent sa capacité énergétique. Dans le même temps, elle organise sa politique migratoire comme si les besoins de main-d’œuvre peu qualifiée devaient rester inchangés pendant plusieurs décennies.
Le risque est donc de cumuler rapidement deux handicaps majeurs et antagonistes : dépendre des robots produits par les puissances étrangères tout en organisant l’arrivée d’une main-d’œuvre destinée aux emplois que ces mêmes robots viendront progressivement concurrencer. Les Européens continuent de penser la puissance à travers la démographie et l’abondance de main-d’œuvre, alors qu’elle repose désormais sur le capital, l’énergie, l’innovation, l’IA et la robotisation.
Les grandes puissances se disputent désormais le contrôle de la future force de travail artificielle, fondée sur l’intelligence artificielle et la robotique humanoïde. L’Union européenne risque, une nouvelle fois, de découvrir les règles du jeu une fois la partie achevée, prolongeant ainsi un déclin déjà bien engagé.
