Juin 2026 • Note 81 •
Robotisation et immigration : notre hypothèse
Le Consumer Electronics Show qui s’est tenu à Las Vegas en janvier dernier a acté un basculement : l’IA quitte l’écran pour s’incarner désormais dans des robots humanoïdes capables d’agir dans des environnements conçus pour les humains. Les industriels du secteur (Tesla, Figure AI, Boston Dynamics, XPeng) ne parlent plus de prototypes mais de volumes, de coûts unitaires et de cadences, affichant des objectifs de plusieurs centaines de milliers à plusieurs millions d’unités produites par an. Or, les emplois ciblés en priorité par la robotisation (manuels, répétitifs, peu qualifiés) sont ceux qu’occupe une large part de la main-d’œuvre immigrée dans les pays occidentaux. Notre étude formule dès lors cette hypothèse : dans des économies où le bas du marché du travail va être mis sous pression par la robotisation, le maintien d’une immigration de travail peu qualifiée ne revient-il pas à organiser une impasse sociale lourde de tensions ?

La main-d’œuvre immigrée se concentre dans les emplois exposés à l’automatisation
L’examen de la structure de l’emploi des travailleurs immigrés dans quatre pays (États-Unis, France, Allemagne, Italie) confirme cette surreprésentation dans les segments les plus exposés. Dans ces quatre pays, les travailleurs nés à l’étranger représentent entre 10 et 20 % de la population active et leur salaire médian est plus bas de 10 à 30 % que les travailleurs natifs. Si les rapprochements sont délicats du fait de catégories statistiques différentes, on constate la surreprésentation des travailleurs nés à l’étranger dans les mêmes secteurs : construction (États-Unis, France, Italie), hôtellerie-restauration (France, Allemagne, Italie), transport et logistique (États-Unis, Allemagne, Italie), services à la personne (France, Italie), gardiennage et sécurité (France, Allemagne), agriculture (États-Unis, Italie). Partout, la main-d’œuvre immigrée se concentre dans les emplois d’exécution exposés à l’automatisation.
La robotisation humanoïde de masse constitue une rupture de nature et d’échelle
Comme l’a montré la récente expérience menée par Figure AI pendant laquelle ses robots humanoïdes Figure 03 ont trié des colis sur une chaîne logistique pendant 200 heures, la robotisation humanoïde va, dans un premier temps, opérer non pas métier par métier, mais tâche par tâche. McKinsey estime que les technologies actuelles pourraient automatiser environ 57 % des heures de travail aux États-Unis. La bascule décisive est économique : un robot, dont Tesla vise un coût inférieur à 20 000 dollars, peut fonctionner jusqu’à 15 à 22 heures par jour pour un coût horaire de un à trois dollars, contre un peu plus de 16 dollars pour un salarié immigré peu qualifié aux États-Unis. Nous proposons quatre scénarios inédits de coûts horaires comparés d’un robot humanoïde et d’un travailleur peu qualifié : le risque d’assister à une contraction structurelle de la demande de travail peu qualifié est bien réel. Les données de l’OCDE et de la Fédération internationale de la robotique laissent en outre entendre que les secteurs dans lesquels les travailleurs nés à l’étranger sont les plus nombreux seront bel et bien parmi les plus touchés.

Les grandes puissances adoptent des orientations convergentes : accélération de la robotisation et passage d’une logique de flux migratoires à une logique du stock de main-d’œuvre
Avec une démographie qui progresse encore, les États-Unis conjuguent politique migratoire stricte et investissement massif – près de 3 000 milliards de dollars annoncés depuis 2024 dans les centres de données IA, les infrastructures cloud et les semi-conducteurs. La Chine, confrontée à un risque de perte d’environ 239 millions d’actifs d’ici 2050, répond par une robotisation systémique (54 % des installations mondiales en 2024) sans immigration. Le Japon et la Corée du Sud, malgré des taux de fécondité de 1,15 et 0,75, maintiennent une immigration très stricte et font de la robotisation un substitut démographique assumé, la Corée atteignant la première densité robotique mondiale dans le secteur industriel (1 102 robots pour 10 000 employés).
La situation européenne apparaît comme une impasse
La croissance démographique de l’Union européenne ne tient qu’à un solde migratoire de +2,3 millions en 2024, compensant un déficit naturel de 1,3 million, dans une logique d’immigration massive et mal connectée aux futurs besoins du marché du travail. L’Europe accuse en outre un retard technologique majeur, notamment attesté par sa faible part dans la capitalisation technologique mondiale, l’absence de champions numériques et une densité robotique diverse selon les pays mais inférieure à celle de ses concurrents (219 robots pour 10 000 salariés). Dans la nouvelle donne que nous nous nous efforçons de décrire dans cette étude, elle semble bel et bien partie pour faire un pari perdant. Maintenir des flux migratoires intenses dans une économie dont les emplois peu qualifiés constituent la première cible de la substitution technologique ne constitue en effet pas une politique d’immigration et d’intégration raisonnable, mais une impasse délibérée.
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Les auteurs
Cyrille Dalmont est directeur de recherche à l’Institut Thomas More. Titulaire d’un master de droit public (université Jean Moulin Lyon 3) et d’un master en administration publique (université de Poitiers), il est ancien conseiller parlementaire à l’Assemblée nationale et ancien chargé de mission dans une grande métropole française. Il a aujourd’hui rejoint le secteur privé. Au sein de l’Institut Thomas More, il analyse les mutations politiques, économiques et sociales provoquées par la numérisation massive de nos sociétés. Ses recherches portent actuellement sur deux axes principaux : les questions de régulation et les enjeux éthiques liés au déploiement du numérique et son impact sur les droits fondamentaux et les libertés publiques ; ainsi que les enjeux de souveraineté numérique, tant au niveau national que de l’Union européenne. Il a notamment publié Politique numérique d’Emmanuel Macron : le bilan (2025), La stratégie énergétique européenne aura-t-elle raison de l’écosystème numérique européen ? (2024) et L’impossible souveraineté numérique européenne : analyse et contre-propositions (2021) • |
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Jean-Thomas Lesueur est directeur général de l’Institut Thomas More. Titulaire d’un Master d’histoire moderne (Paris IV Sorbonne), pendant lequel il a travaillé sur l’émergence de la diplomatie en Europe occidentale à l’époque moderne, il a débuté sa carrière comme rapporteur de groupe de travail à l’Institut Montaigne avant de participer à la création de l’Institut Thomas More. D’abord directeur des Études, il est devenu directeur général en 2007. Au sein de l’équipe de l’Institut Thomas More, il supervise le suivi de la vie politique française. Il s’intéresse en particulier aux blocages politiques et institutionnels propres au « modèle français », à la décentralisation et à la démocratie locale. Il réfléchit également aux questions migratoires et aux problématiques politiques liées aux enjeux culturels et identitaires en France et en Europe. Il a notamment publié Insécurité et immigration : propositions pour améliorer l’expulsion des personnes sous OQTF les plus dangereuses pour la sécurité des Français (2025) et Immigration : propositions pour une politique intégrale (2022) • |


