La guerre des détroits dans le nord-ouest du Pacifique · Taïwan au cœur d’un basculement géostratégique

Hugues Eudeline, directeur de recherche à l’Institut Thomas More

Juin 2026 • Note 80 •


L’affrontement du Béhémoth terrestre et du Léviathan maritime

Du sud au nord, le continent asiatique est séparé de l’océan Pacifique par une succession de mers bordières (Chine méridionale, Chine orientale, mer Jaune, mer du Japon, Okhotsk) elles-mêmes refermées par une chaîne de trois d’archipels (Indonésie, Philippines, Japon) auxquels s’ajoute Taïwan. Aucune de ces îles n’appartient aux puissances continentales qui forment une quasi-continuité côtière des trois autocraties nucléaires : Chine populaire (RPC), Corée du Nord et Russie. Reliant ces mers entre elles et à l’océan, des détroits stratégiques (Malacca, Taïwan, Bashi, Miyako, Corée, La Pérouse) constituent autant de goulots d’étranglement vitaux pour le commerce et les flottes de ces régimes. La « première chaîne d’îles » forme ainsi un carcan potentiel enserrant la Chine, dont Taïwan est à la fois le verrou et le pivot. On peut formuler l’enjeu en termes schmittiens : l’affrontement du Béhémoth terrestre (les autocraties) et du Léviathan maritime (les démocraties menées par les États-Unis, le Japon, la Corée du Sud et les Philippines). Plusieurs scénarios sont envisageables : une saisie rapide de Taïwan par submersion, un blocus prolongé aux lourdes conséquences économiques ou une guerre de haute intensité.

L’importance géostratégique des détroits proches de Taïwan

Les côtes de Taïwan sont longées par la grande route de circumnavigation qui irrigue les principales économies mondiales. Il est utile de connaître l’histoire du mode d’action maritime chinois (depuis l’échec sanglant de Jinmen en 1949 et les conquêtes réussies de Hainan et des Wanshan en 1950 grâce à la réquisition massive de bateaux de pêche), de l’implication américaine (désengagement de Truman, volte-face avec l’envoi de la VIIe flotte lors de la guerre de Corée, traité de défense mutuelle de 1954) puis les trois crises du détroit (1954-55, 1958, 1995-96), chacune marquée par le recul de Pékin devant la capacité de projection de puissance des porte-avions américains. Ces camouflets ont nourri la décision chinoise de se doter d’une marine océanique et de l’arme nucléaire. Aujourd’hui, le détroit de Taïwan demeure un passage économique et stratégique majeur, théâtre d’opérations régulières de liberté de navigation (FONOPs) américaines, françaises, etc. et désormais japonaises. Les détroits de Bashi et de Miyako, plus profonds, sont essentiels au passage discret des sous-marins vers le Pacifique et au réseau des câbles sous-marins.

Taïwan, verrou central du carcan de la première chaîne d’îles

La mer de Chine méridionale est la seule assez profonde pour abriter le « bastion » où patrouillent les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins chinois, garants de la frappe en second. Confinée dans ses mers proches, faute de pouvoir « diluer » ses SNLE dans l’océan, la Chine a édifié des points d’appui aux Paracels et un complexe aéronaval aux Spratly. La note détaille les moyens destinés à briser le carcan : programme de porte-avions mené avec efficacité (Liaoning, Shandong, Fujian, et le futur type 004 à propulsion nucléaire, objectif de neuf porte-avions d’ici 2035), bâtiments d’assaut amphibie, quais flottants Shuiqiao, corps de fusiliers marins et forces spéciales. Les nouvelles crises depuis 2022 (réponse à la visite de Nancy Pelosi, exercices Justice Mission 2025, rassemblements de 1 700 bateaux de pêche) instaurent un état de conflit larvé et une accoutumance à la menace visant à abaisser la vigilance taïwanaise. En cas de guerre de haute intensité, la lutte sous-marine serait décisive : missiles « tueurs de porte-avions », guerre des mines dans les détroits, partenariat AUKUS et renouveau des forces sous-marines du Japon, de la Corée du Sud et de Taïwan (Hai Kun). Déverrouiller Bashi serait indispensable à Pékin pour libérer sa dissuasion – ce qui justifie à soi seul la prise de Taïwan.

La quasi-continuité côtière des trois autocraties nucléaires

Élargissant la perspective au temps long, il faut retracer l’expansion russe vers le Pacifique, des Cosaques du XVIIe siècle à Pierre le Grand et aux expéditions de Béring, jusqu’à la quête permanente d’un accès aux eaux libres reliant Mourmansk à Vladivostok. Il rappelle les traités sino-russes : Nerchinsk (1689) et les « traités inégaux » d’Aïgoun (1858) et de Pékin (1860) par lesquels la Russie arracha à la Chine la Sibérie au sud de l’Amour et fonda Vladivostok. Le désastre de Tsushima (1905) illustre le besoin russe d’une route arctique du Nord-Est, que le réchauffement climatique rend désormais praticable. Cette troisième partie examine ensuite les alliances du Béhémoth : la Corée du Nord, seul véritable allié de Moscou, et la Chine, son partenaire, liés par des exercices conjoints croissants. Mais il ne faut pas mésestimer le poids du contentieux historique : la Chine, dont la pensée s’inscrit dans le temps long, n’oublie pas la Sibérie perdue et pourrait, à terme, en réclamer réparation. La rivalité pour le contrôle des détroits et des routes arctiques pourrait opposer une Chine devenue puissance maritime à une Russie restée puissance terrestre.

Doutes et incertitudes

Taïwan, point focal des grandes routes maritimes et verrou potentiel du carcan, représente une menace majeure pour l’économie chinoise prioritairement maritime. La volonté de Xi Jinping d’en finir rapidement se heurte toutefois à l’incertitude d’un assaut, dont l’échec entraînerait des conséquences politiques désastreuses. Cela pourrait expliquer les limogeages successifs au sommet de l’APL dont les membres les plus éminents de la hiérarchie militaire estimeraient ne pas être prêts.

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L’auteur

Hugues Eudeline est directeur de recherche à l’Institut Thomas More. Ancien officier de marine et ingénieur, il est docteur en histoire militaire, défense et sécurité de l’École Pratique des Hautes Études (EPHE, Paris), il est également breveté de l’enseignement militaire supérieur français (École supérieure de guerre navale et Cours supérieur interarmées, Paris) et américain (Naval Command College, Newport) et titulaire d’un Master of Science (Salve Regina University, Newport). Précédemment chargé de cours à Sciences Po Paris, l’ESCEM et l’ICES, conférencier, essayiste, il consacre ses recherches à la géopolitique et la géostratégie de l’océan mondial. Il est en particulier spécialiste de la Chine maritime. En 2022, il a reçu le prix de Stratégie maritime générale de l’Académie de Marine (France) et la médaille d’argent de l’Académie royale de marine suédoise, dont il est membre correspondant depuis 2013. Il est l’auteur de Géopolitique de la Chine. Une nouvelle thalassocratie (PUF, 2024)