La robotisation risque de mettre au chômage une partie importante de la main-d’œuvre immigrée peu qualifiée

Cyrille Dalmont, directeur de recherche à l’Institut Thomas More, et Jean-Thomas Lesueur, directeur général de l’Institut Thomas More

18 juin 2026 • Le Figaro • Entretien •


Cyrille Dalmont et Jean-Thomas Lesueur publient aujourd’hui la note Immigration et robotisation de l’économie : la nouvelle donne, qui met en lumière un phénomène majeur : les robots humanoïdes dopés à l’IA s’apprêtent à automatiser et à remplacer nombre de tâches effectuées principalement par les travailleurs immigrés. Face à ce constat, les deux auteurs du rapport appellent à revoir notre politique migratoire.


Dans quelle mesure la robotisation humanoïde de masse va-t-elle frapper de plein fouet les emplois manuels, répétitifs et peu qualifiés ?

La robotisation humanoïde de masse va frapper très directement et très fortement les emplois manuels, répétitifs et peu qualifiés, et dans un délai sans doute bien plus court que celui qu’on imagine – en particulier en Europe où nous sommes en quelque sorte aveuglés par notre décrochage technologique massif. Rappelons l’exemple de ChatGPT : la première IA générative grand public est passée de la phase expérimentale à près d’un milliard d’utilisateurs en moins de quatre ans.

En outre, pour de nombreux géants industriels, la phase expérimentale est déjà terminée puisqu’ils planifient désormais une production de masse. Lors du salon technologique de Las Vegas qui s’est tenu en janvier dernier, la robotique humanoïde n’était d’ailleurs plus présentée à la manière de prototypes mais dans une perspective industrielle : on y a parlé de volumes et de cadences de production et de coûts unitaires. Avec des volumes de production anticipés, selon les industriels du secteur, de plusieurs dizaines de milliers à près d’un million d’unités d’ici à 2030, il faut bien comprendre que le choc sur les emplois les moins qualifiés risque d’être brutal.

Dans les pays occidentaux, ces emplois sont principalement occupés par des immigrés. Est-ce à dire que, demain, nombre d’immigrés seront au chômage, creusant un peu plus le fossé économique entre les immigrés et les autres ?

Oui, à condition de formuler les faits de manière précise. Ces emplois ne sont pas occupés exclusivement par des immigrés mais les données montrent sans ambiguïté dans les quatre pays que nous avons étudiés (États-Unis, France, Allemagne, Italie), que la main-d’œuvre immigrée ou étrangère y est fortement surreprésentée. Elle se concentre de manière récurrente dans les mêmes secteurs : construction, hôtellerie-restauration, logistique, services à la personne, nettoyage, gardiennage et sécurité.

Or, ces secteurs seront précisément parmi les premiers exposés à la robotisation humanoïde. Pour une raison simple : elle ne remplacera pas dans un premier temps des métiers entiers, mais des tâches prises les unes après les autres. Et ces secteurs reposent largement sur des tâches répétitives, standardisées et facilement automatisables : manutention, tri, nettoyage, déplacement de charges, surveillance simple, préparation, réassort.

Cela ressort des données statistiques de l’OCDE sur l’exposition des métiers à l’automatisation et celles de la Fédération internationale de la robotique sur la diffusion sectorielle des robots. Elles dessinent, indépendamment l’une de l’autre, la même carte : les métiers peu ou moyennement qualifiés, les activités logistiques, le nettoyage professionnel, l’agriculture, la sécurité ou les fonctions d’exécution sont déjà au cœur de la substitution technologique.

Les travailleurs immigrés concentrés dans ces secteurs seront donc parmi les premiers exposés à cette révolution. Et les industriels du secteur le savent parfaitement. Jensen Huang, le patron de Nvidia, a d’ailleurs parlé très concrètement d’« immigrants IA » lors du salon de Las Vegas, pour qualifier les robots de machines prêtes à effectuer « le type de travail que nous avons décidé de ne plus faire ». Or, c’est très exactement l’argument que les défenseurs de l’immigration de travail mobilisent depuis des décennies : les immigrés occuperaient les emplois que les Français, ou plus largement les Européens, ne voudraient plus faire.

La réalité est donc brutale : si ces emplois sont demain automatisés, ou fortement comprimés par la robotisation, une partie importante de la main-d’œuvre immigrée peu qualifiée risque de se retrouver en première ligne du chômage, de l’inactivité et de la précarisation dans les pays occidentaux.

Vous comparez le coût d’un robot humanoïde (environ 1 à 3 dollars de l’heure sur une journée de 15-22 heures) à celui d’un salarié peu qualifié (autour de 16-17 dollars aux États-Unis). Est-ce à dire que la robotisation rend économiquement irrationnelle l’importation massive de main-d’œuvre peu qualifiée ?

Nous avons volontairement construit quatre scénarios défavorables au robot humanoïde : coût d’achat majoré par rapport aux prix annoncés par les industriels, maintenance volontairement surestimée et coût de l’électricité majoré. Même dans ces conditions délibérément prudentes, l’écart reste considérable. Un salarié peu qualifié aux États-Unis coûte environ 16 dollars de l’heure. Le robot humanoïde, lui, coûte entre 9 dollars de l’heure s’il ne réalise que le temps de travail d’un salarié et 1,08 dollar en utilisation intensive. Soit un écart de 1,9 à plus de 15 fois en faveur du robot.

La démonstration de l’entreprise Figure AI en mai dernier est particulièrement éclairante sur la question. Elle a fait fonctionner trois robots humanoïdes Figure 03, avec une retransmission en direct pendant 200 heures consécutives dans un entrepôt, sans panne signalée, traitant près de 250 000 colis à une cadence proche de la performance humaine.

Et toute l’explication du phénomène tient dans cette démonstration. Le coût d’achat d’un robot humanoïde est un investissement amortissable. Une fois acquis, il peut fonctionner quinze à vingt-deux heures par jour, voire davantage dans certaines séquences, sept jours sur sept. Dès que le coût annualisé d’investissement et d’exploitation devient inférieur au coût de la main-d’œuvre la moins chère disponible, l’arbitrage économique devient mécanique, indépendamment de toute préférence idéologique pour l’immigration.

Votre rapport appelle l’Europe à passer d’une logique de flux à une logique de stock. Comment cela peut se traduire concrètement ?

Il faut d’abord cesser d’envisager l’immigration de travail à travers un prisme idéologique, favorable ou hostile par principe, pour la traiter comme une question de planification économique, au même titre que l’énergie, les infrastructures ou la formation. Dans le même temps, il faut en finir avec une vision archaïque du marché du travail, comme si ses ressorts de fonctionnement étaient immuables.

Concrètement, cela suppose des quotas d’immigration de travail indexés sur les besoins réels et anticipés du marché du travail et non plus sur les flux historiques ou les pénuries immédiates. Cela suppose aussi une sélection beaucoup plus stricte par la qualification, sur le modèle suédois ou canadien : ouvrir la porte aux compétences que l’automatisation ne remplace pas, comme l’ingénierie robotique, l’IA, le nucléaire, les puces électroniques, la cybersécurité ou les infrastructures énergétiques, et fermer progressivement les voies d’entrée vers les segments que la robotisation va comprimer ou éliminer. A défaut, nous allons créer une bombe sociale à fragmentation.