7 juillet 2026 • Atlantico • Analyse •
Grand redéploiement ou grand retranchement ? À la veille du sommet d’Ankara, l’administration Trump se montre écartelée entre deux doctrines incompatibles — la boussole Rubio qui maintient les alliances et l’instinct Vance qui préfère se concentrer sur son nombril. Un flottement stratégique dont l’Europe ne peut plus se permettre d’attendre qu’il se résolve seul.
Dans votre note publiée par l’Institut Thomas More à la veille du sommet de l’OTAN, vous décrivez un Donald Trump « écartelé entre des choix idéologiques et des options géopolitiques contradictoires ». Vous y opposez deux écoles qui traversent le débat stratégique américain depuis plusieurs années : d’un côté, le « grand redéploiement », qui privilégie la menace chinoise et l’Indopacifique tout en demandant aux Européens un partage du fardeau, sans retrait américain de l’OTAN ; de l’autre, le « grand retranchement », un néo-isolationnisme tenté par le repli sur l’hémisphère occidental et l’abandon des théâtres de l’Ancien Monde. À la veille du sommet d’Ankara, diriez-vous que l’administration Trump a tranché en faveur du retranchement ou retrouve-t-on plutôt l’absence de grande stratégie cohérente que vous décrivez dans votre conclusion ?
L’administration Trump est partagée entre ces deux options dont, schématiquement, le secrétaire d’État Marco Rubio est la figure emblématique pour la stratégie du « grand redéploiement » (un rééquilibrage entre les différents théâtres, sans remise en cause des alliances et du rôle des États-Unis), tandis que James D. Vance incarne le « grand retranchement ». Bien entendu, il s’agit là d’idéaux-types qui stylisent le réel ; il faut prendre en compte le principe d’inertie, les structures existantes (à la fois obstacles et points d’appui) ainsi que les aspérités du monde empirique. Mais les idées générales qui sous-tendent chacune de ces deux grandes stratégies renvoient à des directions politiques incompatibles sur le long terme.
Il est fréquent que le gouvernement d’une superpuissance soit traversé par différents courants : normalement, le président Donald Trump devrait trancher. Or, il donne le sentiment de naviguer à vue, avec, en guise de boussole, ses « instincts » (dixit), son tropisme mercantile et les grands indicateurs boursiers. On ne saurait mieux incarner le réductionnisme économique. En somme, la politique américaine n’est pas véritablement sous-tendue par une grande stratégie (« grand strategy »). Les plus critiques parlent d’un « bateau ivre ». À Ankara, les discussions et l’exercice de diplomatie publique n’en seront pas facilités.
Au vrai, une question se pose : est-il seulement possible, pour une puissance, qui plus est la première au monde, de se retirer du système international ? L’isolationnisme des États-Unis, tout au long du XIXe siècle, est davantage une disposition d’esprit qu’une pratique diplomatique. Alors que l’Angleterre contrôlait l’océan Atlantique, interdisant une éventuelle intervention européenne (il en fut question peu avant la doctrine Monroe, en 1823), les États-Unis déployaient leurs forces et leur commerce dans le Pacifique (« l’océan de la destinée »), jusqu’à annexer Hawaï et d’autres archipels. Ils inaugurèrent en Chine la politique de la « porte ouverte ». Leur diplomatie fut aussi très active dans les années 1920, malgré l’absence de ratification du traité de Versailles. Paradoxalement, c’est sous Franklin D. Roosevelt (un wilsonien contrarié) que la politique étrangère américaine, sous l’empire du Congrès (voir les « lois de neutralité »), fut un temps isolationniste.
Le Wall Street Journal a révélé que Pete Hegseth s’apprêtait à annoncer, lors de la réunion des ministres de la Défense de l’OTAN du 18 juin, une réduction des effectifs américains en Europe bien plus importante que celles déjà actées en Pologne et en Roumanie. Ce projet, porté avec Elbridge Colby dans une logique de priorité à l’Indopacifique face à la Chine, a été bloqué par Marco Rubio, jugé plus prudent sur les risques diplomatiques. Hegseth a dû se contenter d’annoncer un réexamen de six mois. Cette fracture entre l’aile « priorité à la Chine » et une ligne plus prudente traverse-t-elle, selon vous, le clivage même que vous décrivez entre « grand redéploiement » et « grand retranchement », jusque dans le cœur de l’administration ?
La « priorité à la Chine », dont Elbridge Colby est un représentant, n’induit pas un « grand retranchement », mais un rééquilibrage entre l’Atlantique, d’une part, et l’Indopacifique, d’autre part. Et, de fait, le système militaire américain est écartelé entre les différents théâtres (on parle de « strategic overstretching »), ce qui impose un « grand redéploiement ». Le « grand retranchement » est, lui, fondé sur l’idée que les défis et les menaces que les États-Unis doivent affronter se jouent aux frontières de cet État-continent, tout au plus aux limites d’un vaste quadrilatère nord-américain, de l’océan Arctique au canal de Panama, un espace qui inclut la « Méditerranée américaine » (golfe du Mexique, renommé « golfe de l’Amérique », et Caraïbes), voire l’hémisphère occidental (de l’Alaska à la Terre de Feu). Au-delà, les États-Unis pratiqueraient une politique dite d’« offshore balancing » qui consisterait à promouvoir des équilibres régionaux en Europe et en Asie-Pacifique. Une telle option stratégique serait difficilement compatible avec l’importance de l’océan Atlantique pour les intérêts de sécurité des États-Unis, ou encore avec leur forte présence, y compris territoriale, dans le Pacifique occidental (voir l’île de Guam, entre autres). A fortiori avec l’hégémonie américaine.
Pete Hegseth semble plutôt s’inscrire dans cette perspective. Il se rattache à la tradition politique dite jacksonienne (du nom du septième président des États-Unis, de 1829 à 1837), que caractérisent l’alliage d’un nationalisme plébéien hostile à l’establishment et de l’isolationnisme, ce qui n’exclut pas des interventions extérieures armées dont la force et la brutalité sont supposées assurer la réussite à courte échéance. Quant à l’OTAN, cette option impliquerait non pas le « partage du fardeau » (« burden sharing »), mais son transfert (« burden shifting »). Au demeurant, il appert que Pete Hegseth n’est pas très écouté, moins que le général Dan Caine (chef d’état-major des armées), semble-t-il. Sur le plan intellectuel, Elbridge Colby est la tête pensante du Pentagone.
Pour sa part, Marco Rubio est un républicain classique, dit « reaganien », soucieux de maintenir le statut de puissance hégémonique des États-Unis, ce qui implique à la fois le maintien et le renouvellement des alliances américaines (« Il faut que tout change pour que rien ne change », si l’on résume le propos du prince de Salina dans Le Guépard). D’un point de vue européen, Marco Rubio est plus commode, sur la forme comme sur le fond. Cela ne signifie pas qu’il voudrait maintenir le statu quo au sein de l’OTAN. Tous, ou presque, aux États-Unis considèrent qu’il n’est plus possible d’assumer près des trois quarts du coût de la défense de l’Europe. Il n’y aura plus de « passager clandestin ». Nous avions été prévenus bien avant l’élection de Donald Trump ; je renvoie au discours prononcé par le secrétaire à la Défense Robert Gates, à Bruxelles, le 10 juin 2011 : « Si l’actuel déclin des capacités militaires européennes n’est pas stoppé, voire renversé, les futurs dirigeants américains — ceux qui n’ont pas connu, comme moi, l’enseignement de la guerre froide — risquent tout simplement de conclure que le retour ne mérite pas l’investissement des États-Unis dans l’OTAN ».
Vous récusez la notion d’« Empire américain » au profit du concept aronien de « République impériale », contrainte par sa politique intérieure. Le sommet d’Ankara peut-il, selon vous, produire une doctrine cohérente, ou restera-t-il l’expression supplémentaire de ce que vous appelez l’absence de grande stratégie pensée et conduite par cette administration ?
Le terme d’empire désigne une certaine forme politique, distincte de la cité-État ou encore de l’État moderne, prototype de l’État-nation contemporain. L’emploi de ce terme requiert une certaine rigueur conceptuelle. C’est pourquoi Raymond Aron, se penchant sur la question de « l’impérialisme américain », leitmotiv de la propagande du Kominform à partir de 1947 ou encore de l’idéologie tiers-mondiste, préférait parler d’une « République impériale » pour désigner l’Amérique. Ainsi soulignait-il les contradictions entre la politique intérieure, démocratique et dominée par le localisme, et l’hégémonie extérieure, qui requiert toute l’attention des dirigeants américains (la rivalité soviétique, le système planétaire des alliances, les exigences de la guerre froide et la conduite diplomatique et stratégique de la nation). Or, le terme d’empire est souvent employé comme métaphore de la puissance, ou bien de façon plaintive et négative, pour évoquer la méchanceté du monde (voir le petit récit politico-médiatique, décliné à l’envi, sur le « retour des empires », par opposition au multilatéralisme de l’Europe, campée en « Brave New World »).
La politique étrangère des États-Unis et leur grande stratégie ne s’élaborent pas au sein de l’OTAN. Leurs responsables politiques et leurs stratèges pensent le monde, décident et convainquent leurs alliés du bien-fondé de leurs décisions. L’enjeu de ce sommet est de préserver l’essentiel et de trouver un point d’équilibre entre les États-Unis et leurs alliés, autour de l’idée du « partage du fardeau » (« burden sharing »), soit une redistribution des pouvoirs, des responsabilités et des charges entre les deux rives de l’Atlantique Nord. En perspective : l’européanisation de l’OTAN, au sein de laquelle le rôle des États-Unis, à moyen terme, serait additionnel ; une sorte de « leadership from behind » qui laisserait beaucoup plus d’autonomie politico-stratégique aux membres européens de l’OTAN, dont les dépenses et les capacités militaires s’accroîtraient.
L’un des problèmes réside dans le fait que les États-Unis peinent à vouloir les conséquences du « partage du fardeau », c’est-à-dire une moindre influence sur la direction diplomatico-stratégique des alliés européens. Qui plus est, Donald Trump et plusieurs de ses proches présentent un profil de « spoiler », prêt à exploiter toute opportunité de gain à court terme, au détriment de la cohérence et de la continuité qu’exigerait le « partage du fardeau ». Au vrai, la lecture de la Stratégie de sécurité nationale 2025, d’abord, puis l’examen de l’action américaine au Moyen-Orient, font songer à un grand n’importe quoi. Cela est inquiétant. Il existe pourtant, aux États-Unis, des gens qui pensent et sont capables de concevoir une grande stratégie.
S’agissant de l’accord sur l’Iran, vous jugez sévèrement le préaccord de Versailles du 17 juin, estimant que Téhéran y aurait obtenu l’essentiel. En quoi cet épisode, et le ressentiment de Donald Trump envers des alliés européens accusés de ne pas l’avoir suivi dans son offensive contre l’Iran, pèsera-t-il sur les discussions à Ankara concernant le partage du fardeau ?
La question de l’Iran islamique, désireux (au sens le plus pulsionnel du terme) de s’emparer du détroit d’Ormuz, pour transformer le Moyen-Orient en sphère d’influence exclusive, concerne l’Europe qui ne saurait faire l’impasse sur la région. Il est désormais avéré que la portée des missiles iraniens inclut une bonne partie de l’Europe : près de 4 000 kilomètres, comme l’a montré le tir iranien en direction de Diego Garcia, dans l’océan Indien. Très dépendante pour ses approvisionnements des grandes voies maritimes mondiales, l’Europe est particulièrement vulnérable à toute remise en cause du principe de libre transit et, plus généralement, de la liberté de navigation. Aussi peut-on s’inquiéter du peu de liberté d’action des nations européennes dans cette affaire (pour ne pas parler d’impuissance), puis du lâche soulagement qui suivit le préaccord du 17 juin dernier. Après les détroits d’Ormuz et de Bal-El-Mandeb, faudrait-il passer par pertes et profits le détroit de Malacca ? Celui de Taïwan ? Quid du canal de Suez un prochain jour ?
Cela dit, Donald Trump, en proie à l’hubris et persuadé que la guerre d’Iran serait une « petite expédition », n’a rien fait pour préparer le « terrain ». Point de consultations avec les alliés européens, ni même d’information avant le début des opérations. Puis une brusque « invitation » à entrer dans la danse guerrière (une pyrrhique), comme s’il était possible d’intégrer à la minute des unités navales européennes dans le dispositif américain, alors même que les buts de guerre variaient sans cesse et que la pleine victoire était proclamée de tweet en tweet. Il n’est pas exagéré de parler d’errance stratégique, ce qui explique l’impasse dans laquelle on se trouve. Donald Trump voulait la fin, pas les moyens.
Dès lors, le président américain éprouve le besoin de se défausser de toute responsabilité et incrimine donc l’Europe, qui tient le rôle de bouc émissaire : un mécanisme anthropologique fondamental dévoilé par René Girard (proche de Donald Trump, Peter Thiel est l’un des anciens étudiants de René Girard). D’autant plus que les bases européennes ouvertes aux Américains, quoi que Donald Trump en dise, ont pu être utilisées par leurs forces armées (avec quelques restrictions). Si le président américain se révèle de mauvaise foi lors du sommet d’Ankara, ce que l’on ne saurait imaginer, il reviendra sur l’absence de participation des alliés européens à la guerre d’Iran, guerre à laquelle ils n’avaient pas été invités. Sur l’air du « Je vous l’avais bien dit ». Ce serait le prétexte pour évider l’OTAN (il ne peut retirer les Etats-Unis sans un vote du Congrès).
Si la bonne foi et le sens des responsabilités prévalent, ce lamentable « épisode » pourra être dépassé. D’une part, les alliés européens sont convaincus qu’ils doivent assumer leur part du « fardeau », d’autre part les Etats-Unis ne peuvent conserver leur rang, leur pouvoir et leur influence dans l’Ancien Monde (Eurasie/Asie centrale, Méditerranée/Grand Moyen-Orient, Afrique), sans accès à des bases et diverses emprises en Europe. Ce qui nous renvoie à l’interrogation de départ : grand redéploiement ou grand retranchement ? Pour l’Europe, prise comme un tout, la question serait : « être ou ne pas être ? »
Vous concluez votre note en affirmant que l’union est un combat, et que la clôture du cycle historique ouvert par les Grandes Découvertes menace de transformer l’Europe en simple « petit cap de l’Asie ». Le sommet d’Ankara peut-il, à vos yeux, constituer un sursaut du « Commonwealth géopolitique occidental » que vous appelez de vos vœux, ou n’est-il qu’une étape de plus dans une désunion structurelle ?
Le Commonwealth géopolitique occidental constitue une réalité depuis le milieu du XXe siècle, lorsque les États-Unis, à l’issue des deux guerres mondiales, ont hérité des pouvoirs historiques de l’Occident et accepté le rôle d’hégémon (la théorie des relations internationales parle de « prééminence stabilisatrice » ou de « stabilisateur hégémonique »). Sa constitution est un moment essentiel dans le déploiement de la superpuissance américaine. De manière concomitante, c’est dans ce cadre géopolitique que l’Europe occidentale s’unit face au bloc soviétique, à l’abri du « parapluie américain », opéra sa reconstruction, entama une longue phase de croissance, puis réinvestit l’Europe centrale et orientale (« l’Occident kidnappé »), une fois celle-ci libérée de la domination totalitaire soviétique.
Une réflexion en termes de haute politique et de grande stratégie montre l’importance des relations transatlantiques et de l’OTAN. Si les alliés européens peuvent difficilement se passer d’un certain nombre de capacités militaires et technologiques américaines, plus encore du leadership américain, pour organiser la défense collective de l’Europe, les États-Unis ne pourront, quant à eux, faire face à la Chine communiste et à l’axe des CRANKs (Chine, Russie, Iran, Corée du Nord) sans de solides alliances, de l’Atlantique au Pacifique. Renoncer à ces alliances, ou traiter les alliés par le mépris, les brutaliser au point de les affaiblir et de se les aliéner, pourrait signifier une autodestruction du système géopolitique américain. Ce serait un exemple d’irrationalité stratégique. Mais l’histoire des puissances, des empires et des hégémonies offre de multiples exemples de folles idées géopolitiques, d’erreurs politiques et de décisions stratégiques malencontreuses.
À rebours de telles folies, le « partage du fardeau » pourrait se réaliser(il est amorcé), avec en perspective ce que George Kennan, théoricien du containment au début de la guerre froide, appelait le « concept de l’haltère » : un pilier nord-américain solide, connecté au moyen d’un lien fixe à un pilier européen non moins solide, au sein d’une Alliance atlantique restructurée. L’autonomie politico-stratégique du pilier européen, érigé au cœur d’un espace paneuropéen (de l’Atlantique au bassin du Don et de l’Arctique à la Méditerranée), implique un effort durable de réarmement, une capacité globale de dissuasion (nucléaire et conventionnelle), des systèmes de frappe dans la très grande profondeur et l’affirmation d’un leadership collectif européen. Cela pourrait se faire autour d’un « G5 » (Paris, Londres, Berlin, Varsovie, Rome), fondement d’un futur « Conseil de sécurité » paneuropéen qui pourrait comprendre quelques autres membres permanents (Kyiv ? Madrid ?) ainsi que des membres temporaires qui se succéderaient.
Bref, la désunion et la déréliction ne sont pas fatales. Songeons à l’œuvre de Toynbee, historien des civilisations et de leur palingénésie (leur renaissance), civilisations animées par le mécanisme du « challenge and response ». Il y a place pour la volonté, à condition que le sujet politique collectif prenne la mesure de la situation, qu’il soit conscient des servitudes qui pèsent sur l’action et que les moyens suivent. C’est le laisser-aller qui finit par avoir raison des empires, des civilisations et des différentes formes d’unité politique.