Le robot humanoïde va changer les règles du travail et l’Europe n’est pas prête

Cyrille Dalmont, directeur de recherche à l’Institut Thomas More, et Jean-Thomas Lesueur, directeur général de l’Institut Thomas More

11 juillet 2026 • Les Echos • Analyse •


L’immigration de travail a longtemps été justifiée par les pénuries de main-d’œuvre. La robotisation humanoïde est sur le point de rendre cet argument obsolète. Et l’Europe n’a pas commencé à mesurer ce qu’implique cette révolution, analyse Cyrille Dalmont et Jean-Thomas Lesueur qui viennent de publier le rapport Immigration et robotisation de l’économie : la nouvelle donne.


L’Union européenne aborde la nouvelle révolution industrielle de la robotisation humanoïde de masse, pilotée par IA embarquée, en position de très grande faiblesse. Croissance atone depuis trente ans, sous-capitalisation chronique, décrochage économique relatif, absence de champions technologiques comparables aux géants américains et asiatiques, politique migratoire encore indexée sur les besoins du marché du travail d’hier : tels sont les constats de départ.

Depuis 1993, l’Union européenne a perdu près d’un tiers de son poids relatif dans l’économie mondiale, passant de 25,99 % à 17,57 % du PIB mondial. La France décroche plus encore/ sa part a reculé de 43,7 %, passant de 5,06 % à 2,85 %. Sur la même période, les États-Unis ont conservé une puissance économique quasiment intacte : leur part dans le PIB mondial est passée de 26,31 % en 1993 à 26,18 % en 2024, soit un recul relatif de seulement 0,5 %.

La capitalisation boursière mondiale confirme ce déséquilibre. Les États-Unis concentrent à eux seuls près de 52 % de la capitalisation boursière mondiale, quand l’UE n’en représente que 10,5 % et la Chine 7 %. Le constat devient encore plus cruel si l’on regarde NVIDIA, première capitalisation mondiale : à elle seule, l’entreprise pèse non seulement davantage que l’ensemble du CAC 40 mais près de deux fois plus en capitalisation brute, selon les valorisations du moment. Ce déséquilibre général devient écrasant lorsqu’on isole les grandes capitalisations technologiques. Dans un classement de plus de 1 100 entreprises technologiques mondiales, les entreprises américaines représentent à elles seules plus de 74 % de la capitalisation recensée, contre à peine plus de 4,2 % pour l’UE et 3,9 % pour la Chine.

Tout cela ne prépare guère l’Europe à la prochaine bataille. Déjà distancée dans la guerre économique mondiale de l’IA, elle risque de subir de plein fouet la robotisation humanoïde de masse. Son décrochage économique pourrait alors changer de nature : il ne s’agirait plus seulement d’un retard de compétitivité, mais d’un risque d’impasse sociale.

Le Consumer Electronics Show de Las Vegas, en janvier dernier, a donné la mesure du basculement en cours. La robotique humanoïde n’y était plus présentée comme une perspective lointaine. Les acteurs du secteur sont désormais entrés dans une phase de déploiement à l’échelle industrielle. Ils prévoient déjà des volumes de production en dizaines de milliers, en centaines de milliers puis en millions d’unités dans les cinq prochaines années.

Il faut en outre comprendre que le robot humanoïde n’est pas une machine industrielle de plus. Il est une nouvelle forme de capital productif : mobile, réplicable, programmable, capable d’exécuter des tâches physiques dans des environnements conçus pour les humains. Le basculement dont nous parlons sera donc économique, capitalistique et social. Dès lors qu’un robot peut être acheté, amorti, entretenu et exploité à un coût horaire inférieur à celui du travail humain peu qualifié, l’arbitrage devient mécanique.

Un salarié peu qualifié aux États-Unis coûte environ 16,67 dollars de l’heure. Dans les scénarios que nous avons étudiés, un robot humanoïde coûte entre 9 dollars de l’heure, s’il ne réalise que le temps de travail d’un salarié, et 1,08 dollar en utilisation intensive. L’écart va donc de 1,9 à plus de 15 fois en faveur du robot. À ce niveau, il ne s’agit plus d’un débat d’opinion sur la technologie mais d’un calcul de production.

La démonstration réalisée par Figure AI en mai 2026 illustre cette logique. Trois robots humanoïdes Figure 03 ont fonctionné pendant 200 heures consécutives dans un entrepôt, avec retransmission en direct, sans panne signalée, en traitant près de 250 000 colis à une cadence proche de la performance humaine. Certes, ces robots ne remplacent pas encore l’intégralité d’un métier mais ce n’est pas leur vocation. La robotisation humanoïde ne commencera pas par supprimer des professions entières : elle remplacera d’abord des tâches, puis des blocs de tâches, avant de recomposer progressivement des métiers.

Les premières tâches exposées seront donc les plus répétitives, les plus standardisées et les plus mesurables : manutention, tri, déplacement de charges, nettoyage, réassort, préparation, surveillance simple, transport interne, gestes d’exécution dans la logistique, l’industrie, la restauration, la construction ou les services. Il n’est pas nécessaire qu’un robot sache tout faire pour réduire le besoin de main-d’œuvre. Il suffit qu’il sache accomplir longtemps, régulièrement et à bas coût une part croissante des tâches qui structuraient jusqu’ici l’emploi peu qualifié.

En outre, plus le déploiement des robots humanoïdes sera massif, plus l’expérience accumulée par chaque unité viendra enrichir l’ensemble de la flotte. La robotisation humanoïde ne progressera donc pas seulement par amélioration des machines prises isolément, mais par apprentissage collectif avec l’IA. Chaque geste réussi, chaque erreur corrigée, chaque situation nouvelle rencontrée dans un entrepôt, une usine, un chantier ou un hôpital pourra contribuer à renforcer les capacités opérationnelles de l’ensemble du système.

Dans les économies occidentales, les secteurs en cause sont ceux dans lesquels la main-d’œuvre immigrée ou étrangère est la plus concentrée. Les segments du marché du travail qui ont longtemps servi de justification économique à l’immigration de travail sont ceux que la robotisation humanoïde de masse risque de comprimer en priorité.

Il ne suffit donc plus de répéter que l’immigration répond aux pénuries de main-d’œuvre ou qu’elle occupe les emplois que natifs ne voudraient plus occuper. Jensen Huang, le patron de NVIDIA, a résumé brutalement la nouvelle donne en parlant d’« immigrants IA », capables d’effectuer le type de travail que les humains ne souhaitent plus accomplir. La formule est révélatrice : ce qui servait hier d’argument central en faveur de l’immigration de travail devient aujourd’hui l’argument économique de la robotisation.

Keynes écrivait dans la préface de sa célèbre Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (1936) que « la difficulté n’est pas de comprendre les idées nouvelles mais d’échapper aux idées anciennes ». La robotisation humanoïde de masse ne laissera pas le choix aux pays européens : refonder son économie, son modèle social et sa politique migratoire, ou subir simultanément décrochage économique et impasse sociale.