De la vanité du « concept » multipolaire

Jean-Sylvestre Mongrenier, directeur de recherche à l’Institut Thomas More

24 mars 2024 • Analyse •


Largement usité par Moscou et Pékin, le terme de « multipolarité » l’est aussi à Bruxelles et dans les milieux soucieux de justifier la place distincte que l’Union européenne devrait occuper sur la scène internationale. Aux États-Unis même, présentés comme une puissance unipolaire, diverses analyses avancent que la diffusion du développement économique et des moyens de puissance aboutira à un monde multipolaire, favorable in fine à leurs intérêts. Il faut en douter, explique Jean-Sylvestre Mongrenier sans une contribution à Desk Russie.


En vérité, les dirigeants français de l’après-Guerre froide (la « guerre de Cinquante Ans », censée prendre fin entre 1989 et 1991), furent prompts à se faire les apôtres de la multipolarité, parée de toutes les vertus. Il s’agissait d’une version post-moderne du concert des puissances, supposé avoir assuré une longue paix en Europe (1815-1914) (1). En prenant appui sur l’Allemagne, la France entendait diriger une improbable « Europe-puissance » pour contrebalancer les États-Unis, quitte à s’entendre avec la Russie et la Chine populaire. Ainsi se souvient-on de Jacques Chirac, au cours de sa présidence (1995-2007), en train de défendre la cause de son homologue russe contre la Pologne et les États baltes, d’admonester Taïwan et de proposer de vendre des armes à la Chine populaire.

Cynisme et esprit de suite de l’axe Moscou-Pékin

La diplomatie multipolaire française devait par ailleurs conserver les bienfaits de l’Alliance atlantique, indispensable pour contrer une menace massive, ainsi que les étroites relations bilatérales entre Paris et Washington. Les partenaires et alliés européens s’aligneraient sur la France, pensait-on à Paris — en raison du fait qu’elle est un État « doté », c’est-à-dire une puissance nucléaire, membre permanent du Conseil de sécurité —, et ils tairaient leurs doutes. Ce programme s’avéra vain mais les leçons furent longues à tirer. Ainsi se souvient-on de la volonté d’Emmanuel Macron de travailler avec Vladimir Poutine, pour organiser l’ « Europe de Lisbonne à Vladivostok », et de poser la France (appuyée sur l’Europe) en tiers dans la région Indo-Pacifique, théâtre des rivalités de puissance sino-américaines.

Depuis les années 1990 et la volonté affirmée à Moscou de mettre sur pied des coalitions dites « anti-hégémoniques » (cf. la « diplomatie Primakov »), les dirigeants russes et chinois font aussi un large usage du thème multipolaire, avec cynisme et esprit de suite. Il s’agit chez eux d’un mot conducteur qui résume une « polémique », c’est à dire une doctrine de combat au service d’un revanchisme guerrier et du renversement des équilibres mondiaux. L’idée directrice est de mettre un terme final à la séculaire hégémonie occidentale dont les États-Unis sont les héritiers. Pour ce faire, la Russie-Eurasie et la Chine populaire ont passé une alliance, quand bien même ne serait-elle pas formalisée par un texte et une profession de foi civilisationnelle comparables au traité de l’Atlantique Nord. À cet axe Moscou-Pékin s’ajoute l’Iran chiite, animé par la même vindicte. Russes, Chinois et Iraniens sont convaincus que leur heure a sonné : le monde devrait basculer vers l’Asie. Dans une telle perspective, l’Ukraine n’a pas de raison d’être, Taïwan n’existe pas et l’État hébreu devrait être effacé (2).

Par ailleurs, ne sous-estimons l’intention stratégique et la capacité de nuisance du régime de Pyongyang, instrumentalisé pour détruire les alliances américaines en Asie-Pacifique. À moins que la marche de l’Iran vers le nucléaire ne précipite les échéances au Moyen-Orient. Là encore, l’objectif russe et chinois est d’évincer les Occidentaux d’ « Asie de l’Ouest ». Quand Moscou et Téhéran sont à la manœuvre, Pékin supervise, ses achats de produits énergétiques, ses ventes de produits électroniques, sa diplomatie et son appareil de propagande assurant le soutien au révisionnisme géopolitique russo-iranien. Simultanément, l’activisme chinois se déploie dans le détroit de Taïwan et les « Méditerranées asiatiques » (les mers de Chine du Sud et de l’Est). L’impatience stratégique de Xi Jinping, nouveau Grand Timonier à la tête du parti-État chinois, pourrait avoir raison des prudents et cauteleux préceptes de Sun Zu (3).

Au vrai, la « multipolarité » sur laquelle s’échinent politistes et spécialistes des relations internationales a des allures de fausse évidence. En rien nouvelle, la pluralité des centres de puissance (la polyarchie) ne signifie pas que la structure du monde est multipolaire. Le décompte des États indépendants et souverains, capables d’influencer le cours des choses, ne saurait tenir lieu d’analyse géopolitique : celle-ci implique une analyse multiscalaire, c’est-à-dire la distinction méthodique des ordres de grandeur et niveaux d’analyse.

Le « Sud global » et ses limites

À l’échelon mondial, très peu de puissances sont en mesure d’exercer leur pouvoir de manière décisive, d’attirer à elles et de polariser leur environnement géopolitique. Les États-Unis et la Chine populaire, bien entendu. L’Union indienne dans une certaine mesure, virtuellement du moins. L’Union européenne ne constitue pas un acteur géostratégique souverain. Quant à la Russie, elle a surtout démontré son pouvoir de nuisance ; ses dirigeants escomptent une rupture des solidarités atlantiques pour vaincre l’Ukraine et se subordonner l’Europe, ce qui rééquilibrerait leur alliance avec la Chine populaire dont l’appui au revanchisme russe est vital et déterminant (la Russie est un bélier pour enfoncer l’« ordre international libéral » ainsi qu’un grand arrière en cas de guerre sino-américaine).

On objectera la marge de manœuvre accrue des pays en développement, des émergents et de certaines puissances régionales, rassemblés sous l’appellation de « Sud global ». Leur « multi-alignement » (un concept indien) ne signifierait-il pas l’avènement d’un monde multipolaire ? D’aucuns y voyaient même un « brave new world » dont il faudrait se réjouir, mais ils sont désormais moins nombreux à se féliciter de la « réinvention du monde ». En rien novatrice, la diplomatie opportuniste de ces pays afro-eurasiatiques et sud-américains ne fait qu’exploiter les possibilités d’un ordre relâché, en espérant bénéficier du meilleur de deux mondes.

À l’examen des faits, nombre de ces pays, par anti-occidentalisme, penchent vers la Russie. Aussi et surtout, ils ne veulent pas déplaire à la Chine populaire, le « grand attracteur » qui leur achète tant de produits bruts, déploie ses « nouvelles routes de la soie » (la Belt and Road Initiative) et couvre les frasques de dirigeants enclins à la kleptocratie.

La dégradation de la conjoncture géopolitique et l’aggravation des conflits, de l’Europe aux « Méditerranées asiatiques », réduisent la possibilité pour ces pays du « Sud global » de jouer sur les deux tableaux. À bien des égards, la dialectique des forces, des ambitions et des projets géopolitiques joue en effet dans le sens d’une nouvelle bipolarité de type Est-Ouest. Entre le camp occidental et ses alliés d’Asie-Pacifique d’une part, de l’autre un axe sino-russe renforcé par l’Iran et diverses puissances perturbatrices, il sera difficile de pratiquer le « multi-alignement ».

L’Union indienne développe une telle ambition. Encore faudrait-il que la Chine populaire relâche sa pression dans l’Indo-Pacifique, ainsi que sur les frontières himalayennes. Si tel n’était pas le cas, les dirigeants indiens ne pourraient compter sur Moscou pour endiguer l’expansionnisme chinois. Il leur faudrait donc resserrer les liens avec les États-Unis et l’Occident (voir le Quad Indo-Pacifique États-Unis-Japon-Australie-Inde et sa possible montée en puissance) (4).

L’illusion américaine du « grand retranchement »

Au demeurant, c’est le propre même d’une situation de conflit, une fois passé un certain seuil de dissociation, d’évoluer vers une configuration bipolaire. Et bien des événements semblent aller en ce sens. Au regard de ce qui précède, la vision d’un monde multipolaire équilibré, mesuré et stable s’avère donc fragile. Aussi est-il inquiétant de voir brandi le concept multipolaire pour justifier une forme de néo-isolationnisme américain, avec l’idée que le « grand retranchement » des États-Unis assurerait tout à la fois la sécurité de ces derniers et serait favorable à la stabilité mondiale. Selon ce schéma, Washington devrait conduire une stratégie globale d’« offshore balancing », c’est-à-dire de manœuvre à distance des équilibres de puissance dans les différentes régions du monde.

Il importe de conserver à l’esprit les interconnexions entre les grands théâtres conflictuels, de l’Europe aux « Méditerranées asiatiques », en passant le Moyen-Orient, et les alliances entre puissances perturbatrices, dirigées contre les États-Unis et l’Occident. Face à ce regroupement d’acteurs géostratégiques hostiles, un alignement chaotique qui rappelle l’« Axe du Mal » désigné dans les années 2000, le chacun pour soi, avec des effets jusqu’au cœur de l’Europe, signifierait la déroute de l’Occident et du monde libre.

Cela dit, concentrer les critiques sur la personne de Donald Trump et son électorat, pour nier la réalité de la surextension stratégique dont sont affectés les États-Unis, serait une grave erreur. La seule considération des équilibres de puissance dans le Pacifique occidental, et les effets de la poussée continue des intérêts chinois dans cette région emportent la conviction. Et il faut aussi prendre en compte le Moyen-Orient, où la posture stratégique américaine contient difficilement la pression multiforme de l’Iran chiite et de ses forces par procuration (les « proxies » de Téhéran). Quand bien même les États-Unis demeurent-ils une superpuissance globale sans équivalent, ils ne peuvent plus prétendre porter le monde sur leurs épaules.

Dynamiser l’Ancien Occident

La situation exige donc tout à la fois l’unité occidentale sur le fond et une réorganisation des alliances, de l’Atlantique Nord à l’Indo-Pacifique, afin de mieux répartir le pouvoir, les responsabilités et le « fardeau » militaire. En somme, la perpétuation de l’OTAN, pour assurer le couplage stratégique entre les deux rives de l’Atlantique Nord, et sa refondation afin que les alliés européens assument la plus large part possible de la défense collective dans la zone euro-atlantique.

Concrètement, un rigoureux alignement diplomatique, stratégique et militaire entre Londres, Paris, Berlin et Varsovie, complété au sud par Rome et Madrid, donnerait une forme géopolitique à l’Ancien Occident. Celui-ci prendrait appui sur le pilier nord-américain, pour renforcer son soutien à l’Ukraine, rempart et bastion avancé de l’Occident face à la Russie poutinienne, avant-garde de la Grande Asie.

Sur la question de l’aide militaro-industrielle à l’Ukraine, il faudrait d’ailleurs songer à un financement européen, partiellement mutualisé, qui permettrait de débloquer le vote du Congrès des États-Unis (5). L’objectif serait d’assurer que le coût de fourniture des munitions et matériels ne repose pas sur le seul contribuable américain. De cette façon, la bonne foi de la minorité isolationniste républicaine serait testée : est-elle véritablement soucieuse des finances publiques américaines ou bien poursuit-elle un « agenda caché », objectivement pro-russe ? Quant à la question d’un éventuel déploiement d’éléments militaires occidentaux en Ukraine, une fois l’hypothèse posée, n’en parlons plus et agissons silencieusement : le destinataire du message en prendra note et en tirera les conclusions quant au degré de résolution des alliés de l’Ukraine (6).

En contrepartie de cet engagement renouvelé des États-Unis dans l’OTAN, les alliés européens devraient assumer ouvertement leurs convergences d’intérêts et, pour certains, leur participation active sur les autres théâtres géopolitiques où l’axe du chaos accentue la pression. On songe au Moyen-Orient et à la mer Rouge, par laquelle transite l’essentiel du commerce entre Europe et Asie, ainsi qu’à l’Indo-Pacifique. Dans cette vaste partie du monde, la France est physiquement présente (départements d’outre-mer et domaine maritime), le Royaume-Uni est actif (voir l’AUKUS, l’alliance renforcée entre Washington, Londres et Canberra), et d’importants intérêts géoéconomiques paneuropéens (flux, commerce, marchés) sont en jeu.

En guise de conclusion

Plutôt que de céder au provincialisme, quand ce n’est pas au localisme, ainsi qu’au syndrome « Kleinstaatlich » (le petit « État fermé », prétendument protecteur), il importe de raisonner en termes de continents, de réseau océanique et de « Grand-Espace » (Großraum). Les frontières se défendent à l’avant, sur les marches orientales de l’Europe (« De l’Atlantique au Tanaïs ») et sur l’Océan mondial, bien au-delà des « anciens parapets ». Et ce qui est vrai pour l’Ancien Occident l’est aussi pour le Nouvel Occident. À l’Âge planétaire, marqué par la globalisation de la géoéconomie, le développement des armes hypersoniques et l’arsenalisation du cyberespace, il n’est plus possible pour une Amérique de se considérer comme une sorte de grande île géostratégiquement invulnérable (l’île-continent « off-shore » de Nicholas Spykman, à lointaine distance de l’Eurasie).

In fine, la partie géopolitique se joue à l’échelle planétaire et les développements de ce conflit hégémonique mondial tendent nécessairement vers une forme de bipolarité. Si la situation s’aggrave, un nombre croissant de puissances moyennes dites « désinhibées » verra sa marge d’action se réduire comme peau de chagrin ; l’heure des choix existentiels sonnera. Dans un tel contexte, l’illusion isolationniste aux États-Unis, celle d’un nationalisme de rétraction en Europe (« Tout seul, à l’abri du vaste monde »), se dissiperont. En butte à l’hostilité universelle, les Occidentaux de l’ancien et du nouveau monde, ceux des « mers du Sud » également (les démocraties maritimes du Pacifique), leurs alliés régionaux enfin (Japon, Corée du Sud, Taïwan), devront réaffirmer les solidarités géopolitiques qui les lient et faire front. Dans l’attente de cette prise de conscience historiale, rappelons l’antique maxime : « Quoiqu’il en soit, marchons ! »

Notes •

(1) Sur le plan historique, il faut y regarder de plus près, mais le fait est qu’il n’y eut pas durant cette époque de grand conflit continental et mondial, à la différence des précédentes guerres révolutionnaires et impériales (1792-1815).

(2) Cf. Jean-Sylvestre Mongrenier, « Israël, le Hamas et l’Occident. Le piège gazaoui », Causeur, 2 novembre 2023, disponible ici.

(3) L’Art de la guerre et six autres textes de la pensée politique et stratégique chinoise sont rassemblés en canon par Shenzong, le sixième empereur de la dynastie Song (960-1279). Une édition fut retrouvée dans une tombe datant de la dynastie Han (206 av. J.-C.-220 ap. J.-C.). Par ailleurs, les découvertes archéologiques en Chine révèlent le caractère sanguinaire des guerres menées sous la dynastie Zhou (1121-256 av. J.-C.). Par la suite, l’époque « Printemps et Automnes «  (722-481 av. J.-C.) et celle des « Royaumes Combattants » furent marquées par des conflits hyperboliques entre des principautés rivales. Sous cet aspect, les théories stratégiques de Sun Zu ne rendent pas compte de la réalité historique : jeux diplomatiques, espionnage et subversion de type intra-culturel, ruses et stratagèmes n’excluaient pas le recours à la force armée.

(4) Cf. Jean-Sylvestre Mongrenier, L’Occident : une civilisation et une réalité géopolitique à l’épreuve, Institut Thomas More, note d’actualité 90, février 2024, disponible ici.

(5) On connaît l’objection de la « préférence européenne » mais le fait est que les États européens n’ont pas les stocks d’armes nécessaires au soutien militaire de l’Ukraine et, qu’à court terme, l’industrie européenne d’armement n’a pas les capacités requises (voir l’exemple des obus et munitions qu’il a bien fallu se résoudre à acheter hors d’Europe). La grande stratégie et les exigences de la géopolitique ne sont pas réductibles à la politique industrielle. L’important est de hiérarchiser les priorités et de distinguer les échelles de temps sur lesquelles une grande stratégie doit être pensée, conçue et mise en œuvre. Par ailleurs, ne négligeons pas la possibilité de financer l’effort militaire ukrainien en utilisant les actifs russes saisis en Occident.

(6) Cf. Cyrille Gloaguen et Jean-Sylvestre Mongrenier, « Envoi de militaires en Ukraine : plutôt que de s’indigner des propos du président français, il importe d’envisager le pire », Le Monde, 5 mars 2024, disponible ici.